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MATHADORE
Volume 5 Numéro 162 - 17 octobre 2004
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L'hebdomadaire gratuit portant
sur l'enseignement des mathématiques
Enseigner par la résolution de problèmes (2).
Les thématiques (2)
La semaine dernière nous mentionnions le rôle joué
par les thématiques en résolution de problèmes. Lorsqu’une
thématique est choisie, surtout dans une démarche constructiviste,
elle doit être suffisamment forte pour que l’élève
mette en veilleuse certaines perceptions, stratégies et connaissances
qui ne sont pas pertinentes. Deux orientations semblent alors possibles
:
1. Placer l’élève dans un contexte qu’il connaît
bien, qui fait partie de sa vie quotidienne, mais qui se situe cependant
en dehors du contexte scolaire ;
2. Placer l’élève dans une situation totalement nouvelle,
mais dont il peut s’imprégner facilement.
Une chose importante cependant, dans chaque cas, il faudra « jouer
à la cachette », c’est-à-dire tout faire pour que l’élève
ne fasse pas de liens avec les mathématiques qu’il connaît
et qu’il pourrait incorrectement avec le concept qu’il doit construire.
Habituellement, il suffit d’éviter le vocabulaire et le symbolisme
mathématiques. Voici un exemple. Une adolescente de seize ans est
venue me voir un jour pour que je lui explique les coordonnées cartésiennes.
Prétextant ne pas avoir touché à cela depuis plusieurs
années, je lui ai demandé quelques minutes de réflexion.
Pendant ce temps, je lui ai proposé de m’expliquer le jeu «Combat
naval» qu’elle disait connaître. Elle le fit sans voir que
ce jeu utilisait les coordonnées cartésiennes. Ce n’est qu’à
la fin, lorsque je lui ai dit que je voulais écrire où se
situait une case, et surtout, lorsque je mis des parenthèses autour
des nombres, qu’elle a reconnu les coordonnées cartésiennes.
Pendant le temps où elle m’a expliqué le «Combat naval»,
elle s’est placée dans un contexte différent et, en répondant
à mes questions, elle a justifié tout le système des
coordonnées, sans s’en apercevoir.
Il est aussi possible de faire construire des concepts en présentant
un problème où, par exemple, l’élève doit fabriquer
un dallage qui représente un plancher rectangulaire. Il y a de fortes
chances qu’il ne voit pas, dans cette activité, un problème
qui touche des notions telles la multiplication, la division et la factorisation.
Pour enseigner les entiers relatifs, nous situons les élèves
dans le contexte d’un match sportif où les équipes s’appellent
l’équipe des « + » (plus) et l’équipe des «
– » (moins). Si l’équipe des « + » marque deux
buts (+2) et si l’équipe des « – » en marque trois
(-3), même à six ans, les élèves comprennent
que l’équipe des « – » a gagné par un but
: +2 -3 = -1.
Note à l’intention des lecteurs du Québec : Au
Québec, il faut attendre que l’élève soit au troisième
cycle (vers l’âge de dix ans) pour que l’équipe des «
– » puisse gagner. Donc à six ans, +3 -2 = +1 est permis,
mais pas +2 -3 = -1. Grâce à cette interdiction, les élèves
de sept ou huit ans considèrent que 82 – 13 est impossible (à
cause de 2 – 3). Sans cette interdiction, ils calculent 82 – 13 = 70 –
1 = 69.
Voilà pour les thématiques familières. Passons
aux problèmes qui placent l’élève dans un contexte
nouveau. Il est évident que ce contexte doit comporter un minimum
d’éléments de références permettant à
l’élève de s’en formuler une image mentale appropriée.
Une excellente source de tels problèmes est l’histoire des mathématiques.
Il suffit de mentionner aux élèves que nous allons leur raconter
quelque chose qui s’est passé il y a des milliers d’années
pour qu’ils évacuent de nombreuses connaissances. Après tout,
plusieurs élèves du primaire croient que leurs grands parents
ont vécu en même temps que… les dinosaures ! De plus ce qui
se passait avant leur naissance les intéresse vivement. Par ailleurs,
ils peuvent facilement s’imaginer l’environnement d’un berger qui, il y
a dix mille ans, vivait dans une grande prairie avec quelques parents et
amis. Ils peuvent facilement imaginer que ce berger vérifiait régulièrement
si tous ses moutons étaient près de lui. Ils peuvent aussi
s’imaginer que, ne sachant pas compter, ce berger devait se trouver un
système de dénombrement. Le dépaysement est suffisant
pour que les élèves mettent de côté leurs connaissances
mathématiques, mais le thème leur permet de se donner des
repères faciles qui leur permettent de concevoir le problème
du berger et de penser comme lui. Certes, des élèves peuvent
proposer des moyens modernes. « Il dessine chaque mouton sur une
feuille de papier. » par exemple, mais il est facile de leur rappeler
alors qu’en ce temps là le papier n’existait pas. Ce qu’ils comprendront
facilement.
Bref, il faut que l’élève ressente le problème,
qu’il se situe dans la peau de celui qui a ce problème, qu’il comprenne
bien quelles sont ses ressources et surtout que celui qui a ce problème
pense comme lui. Sans de telles précautions, comment un élève
peut-il être le moteur de son apprentissage ?
La majorité des échecs en résolution de problèmes
proviennent du fait que les élèves n’en comprennent pas le
contexte. Que font-ils alors ? Quelque chose de « mathématiques
». Ils essaient d’utiliser le calcul et c’est ainsi qu’on se retrouve
avec des chevaux à six pattes (voir Mathadore 161).
Prenons un exemple de contexte farfelu qui ne donne aucune chance à
l’élève. Voilà que lors d’une «Grande descente»,
un petit flocon de neige désire être le premier au sol car
les enfants ont hâte à cette première chute de neige.
Mais le petit flocon se sent bien seul et il considère que ses chances
d’arriver le premier au sol sont très minces car il est si léger
et le vent est si capricieux. Que fera-t-il ? Et la réponse est
: il se regroupera avec exactement neuf autres flocons de neige et pourra
sans doute tomber plus rapidement !
Complètement farfelu ! Comment voulez-vous qu’un élève
de six ans pense comme un flocon de neige ? Ce n’est certes pas parce que
des auteurs de manuels scolaires réussissent à élever
leur pensée à ce niveau qu’un élève de six
ans peut le faire !
Que connaît un élève de six ans sur les lois qui
régissent la chute des corps ? Au profit de ces auteurs de manuels,
ce n’est pas en se liant à neuf autres flocons qu’un flocon de neige
réussit à s’alourdir. Et, si cela était possible,
un objet lourd ne tombe pas plus rapidement qu’un objet léger !
Soyons clair, les flocons de neige ne se posent aucun problème
de nature mathématique. De la même façon les galets
qui se trouvent sur une plage de la Gaspésie ne connaissent rien
à l’histoire des mathématiques. Les phoques, les renards
et les loups ne pensent pas comme des enfants de six ans et, il y a fort
à parier que les solutions qu’ils apportent à leurs problèmes
quotidiens sont différentes de ce que peuvent imaginer nos élèves.
Comme j’aimerais que cette mosaïque de thèmes farfelus ne provienne
que de mon imagination !
Lorsqu’un élève a six ou sept ans, il croit que tous les
chevaux ont quatre pattes. À compter de l’âge de huit ans,
il pense, qu’en mathématiques, il y a plusieurs autres possibilités.
Comment lui reprocher cette déviation si, dès l’âge
de six ans, on l’invite à penser comme un flocon de neige ?
Robert Lyons
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