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MATHADORE
Volume 4 Numéro 148 - 28 mars 2004
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L'hebdomadaire gratuit portant
sur l'enseignement des mathématiques
La toge de l’empereur n’est
pas une fiction.
Qu’est-ce que la résolution de problèmes
? Quelle est la différence entre résoudre un problème
et raisonner ? Ou entre une situation-problème et un problème
? Ou entre une situation-problème authentique et une vraie situation-problème
? De grâce, n’en jetez plus, la cour est archi-pleine !
Comme toutes les réformes avant elle, la
réforme actuelle du programme du Québec amène sa nouvelle
terminologie et ses nouvelles définitions. Comme pour toutes les
réformes, même si vous ne comprenez rien à l’essentiel
de cette réforme, il vous suffit d’en adopter le vocabulaire et
de chercher des nuances subtiles entre diverses définitions et diverses
expressions pour leurrer la galerie. Cette appropriation de nouveaux termes
et de nouvelles définitions est importante car, lorsqu’une réforme
se heurte au mur de l’évaluation des élèves, elle
s’écroule et, après quelques années, il n’en reste
que certains termes et certaines définitions…
Est-ce que la réforme actuelle du programme
du Québec aura le même parcours et la même destinée
? À ce jour, rien ne permet d’en douter. D’ici cinq ans, au primaire,
la réforme sera probablement une chose du passé. Elle aura
manqué ses objectifs en passant sous silence l’essentiel. En effet,
l’essentiel n’est certes pas de savoir comment raisonner diffère
de résoudre un problème ou encore comment construire une
situation-problème qui permet d’évaluer les élèves.
Il y a d’abord et avant tout deux questions auxquelles
nous devons répondre :
- Comment provoquer un apprentissage ?
- Quelle(s) manifestation(s) observable(s) pendant
cet apprentissage permet(tent) de conclure que l’apprentissage est réussi
?
Le nouveau programme demande que l’apprentissage
soit constructiviste, c’est-à-dire que l’élève apprenne
à partir de ses propres expériences. Bref, au lieu d’assimiler
des concepts par le biais d’explications ou d’exercices répétitifs,
l’élève doit construire ses apprentissages en étant
placé dans des situations qui l’incitent à mettre en branle
ses processus naturels d’apprentissage. Ces processus qui lui ont permis
d’apprendre à marcher, à parler et à penser, sans
qu’on lui explique comment faire, mais simplement en le plaçant
dans un environnement où il en percevait la pertinence, où
il en ressentait le besoin.
En conséquence, comment s’assurer que cette
réforme réussisse ? En se sensibilisant davantage aux processus
naturels d’apprentissage des élèves. Il nous faut aussi découvrir
les problèmes qui mettent en branle ces processus d’apprentissage
et il faut surtout insérer ces problèmes dans des contextes
pertinents rapidement compris des élèves.
De la pertinence, cette réforme en a bien
besoin ! Avec toutes ces compétences disciplinaires et transversales,
avec sa fameuse et unique démarche d’apprentissage en trois étapes,
avec ses nouveaux dogmes et ses nouveaux interdits, on se demande parfois
si nous ne sommes pas les acteurs d’une nouvelle émission de la
série télévisée «Au-delà du réel.».
Prenons un exemple. Si nous désirons que
les élèves construisent par eux-mêmes la numération
positionnelle, ils doivent rapidement percevoir le rôle du groupement.
Quand regroupons-nous des éléments que nous devons dénombrer
? D’abord, lorsqu’il y en a suffisamment pour qu’une erreur de dénombrement
soit possible et, ensuite, lorsqu’il y en a suffisamment pour que le temps
pris pour les grouper soit moindre que le temps qu’il faudrait prendre
pour les recompter si nous croyons qu’une erreur a pu se produire. Règle
générale, le groupement devient pertinent, autant pour un
enfant que pour un adulte, lorsqu’il y a au moins trente à quarante
éléments à dénombrer.
Si nous voulons que les élèves inventent
le groupement, il faut que nous leur en fassions ressentir le besoin en
leur donnant au moins une quarantaine d’objets épars à dénombrer.
Bien sûr, il y a l’autre façon, celle
qui oublie le constructivisme, celle qui fait fi de la pertinence des concepts
mathématiques, celle qui, par contre, s’enrobe abondamment des apparences
de la réforme. En voici un exemple. Pour présenter le concept
de groupement aux élèves, on leur raconte l’histoire d’un
flocon de neige, pressé d’arriver au sol, mais qui, se voyant trop
léger, décide de «donner la main» à ses
collègues afin de s’alourdir. Je veux être clair : les flocons
de neige n’ont rien à voir avec le groupement en dizaines. Raconter
une telle histoire aux élèves leur donne une conception erronée
de ce concept mathématique. De plus toutes ces fantaisies ne contribuent
nullement à permettre aux élèves de construire des
concepts mathématiques ou à croire qu’ils peuvent les construire
par eux-mêmes. Ils ne pensent pas comme des flocons de neige, que
diable ! Même les auteurs de l’émission «Au-delà
du réel.» n’ont pas osé aller si loin…
Ajoutons qu’en écrivant : « Si j’étais
plus lourd, je pourrais descendre vers la terre …» et en laissant
clairement entendre qu’un objet plus lourd tombe plus vite vers le sol,
on enseigne aux élèves un concept qui est faux. Tout cela
au nom de la transversalité…
Lorsque nous voyons des manuels scolaires présentant
de telles aberrations, il est temps de se poser la vraie question : comment
provoquer chez l’élève un apprentissage réel des mathématiques
? Il est aussi clair, en constatant que de tels manuels sont approuvés
par le ministère de l’éducation, qu’il y a quelqu’un en «haut
lieu» qui n’a pas compris l’essentiel de la réforme et qui
se contente d’en vérifier l’enrobage.
Au Québec, la réforme a-t-elle un
empereur qui, lorsqu’il revêt sa toge pédagogique, se montre
complètement à poil ? Est-il possible que, comme dans l’histoire,
personne n’ose lui dire qu’il est nu de peur de passer pour un sot ?
Le temps presse, si nous continuons à épuiser
nos énergies afin de répondre à de mauvaises questions,
cette réforme échouera lamentablement. Il est de plus en
plus clair que trop de fonctionnaires du ministère ont prôné
une réforme sans en comprendre les fondements, qu’ils ont diffusé
des documents et approuvé des manuels inadéquats. En conséquence,
cette réforme ne réussira que si les enseignants se l’approprient
de façon critique et éclairée.
Jamais nos écoles n’ont été
dotées d’un personnel aussi qualifié et ayant autant de possibilités
de bien s’informer. Ce personnel est cependant jeune et peu expérimenté.
Il est ouvert au changement et disposé à collaborer avec
des enseignants compétents. Naïvement il croit que tout ce
qui vient du ministère est valable. Ce n’est malheureusement pas
le cas et si nous conduisons ce personnel jeune, dynamique et ouvert à
un échec cuisant, il faudra de nombreuses années avant de
pouvoir à nouveau tenter d’implanter une réforme qui est
pourtant urgente.
Alors, cessons de perdre notre temps à
inventer de nouvelles expressions et de nouvelles définitions. Essayons
de faire de la pédagogie expérimentale axée sur la
compréhension de l’apprentissage. Essayons aussi d’identifier les
problèmes qui ont conduit nos ancêtres à construire
les mathématiques. Et, de grâce, qu’on cesse d’aiguiser notre
patience avec une autre bordée de neige…
Robert Lyons
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