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MATHADORE
Volume 4 Numéro 146 - 14 mars 2004
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L'hebdomadaire gratuit portant
sur l'enseignement des mathématiques
Les maths, c’est différent !
Les enfants de trois ans maîtrisent suffisamment leur langue maternelle
pour se faire comprendre. Selon le milieu où ils vivent, des enfants
de quatre ans parlent deux et parfois trois langues. Certaines écoles
enseignent à des enfants de quatre ans à jouer du violon.
C’est entre deux et quatre ans que les enfants apprennent à lire
le plus facilement. Déjà on peut le leur apprendre dès
l’âge de dix mois. Je le sais, je l’ai fait avec ma fille.
Ce qui précède ne constitue certes pas une liste exhaustive
des exploits enfantins. Il faudrait aussi parler des mots d’enfants qu’ils
inventent en établissant des liens divers qui ne sont pas dénués
de fondements. Il faudrait mentionner l’ingéniosité qu’ils
manifestent pour obtenir un objet que nous croyons hors de leur portée.
Et pourtant, en mathématiques, l’enfant de quatre ans croit qu’en
faisant pivoter un carré d’un angle de 45°, il n’a plus la même
figure. Il croit qu’il y a plus de liquide lorsqu’une bouteille est debout,
plutôt que couchée. Si, devant lui, on étire une ligne
de jetons, il croit qu’il y a désormais plus de jetons dans cette
ligne. À six ans il comprend rarement que le chiffre 2, du nombre
27, représente à la fois des dizaines et des unités.
Lorsqu’il compte des objets, il ne les compte pas tous, il en compte certains
plusieurs fois, il compte sans associer un à un les noms des nombres
aux objets dénombrés.
Bref, les bases des mathématiques les plus élémentaires
ne sont pas en place chez le jeune enfant qui, pourtant, peut déjà
apprendre à lire, peut parler suffisamment bien une, deux ou trois
langues, peut jouer d’un instrument de musique.
Combien d’adultes comprennent que compter correctement ou mesurer la
longueur de petits objets est plus difficile pour un enfant qu’apprendre
à lire ou à parler une langue seconde ? Pourquoi certains
apprentissages, qui nous semblent plus faciles que d’autres, ne le sont
pas pour les enfants ?
La raison semble être que l’apprentissage des éléments
les plus simples des mathématiques demande que soit atteint un stade
de développement de la pensée qui n’est pas nécessaire
à l’apprentissage d’une langue, de la lecture et de l’écriture,
entre autres.
Pour maîtriser les premiers apprentissages de la mesure, de l’arithmétique,
de la géométrie et de la logique, l’élève doit
être capable de considérer en même temps deux concepts
différents.
Ainsi, lorsqu’il compare la longueur de deux lignes, il doit tenir compte
à la fois des deux extrémités de chaque ligne. Si
ces lignes sont constituées de deux séries de jetons, il
pourra en comparer les quantités en tenant compte à la fois
de la longueur des lignes et des espaces entre ces jetons. Lorsqu’il compte
ses cinq doigts, 1, 2, 3, 4, 5, le nombre cinq représente à
la fois le cinquième élément de l’ensemble ( point
de vue ordinal ) et le nombre d’éléments de l’ensemble (
point de vue cardinal ). Lorsqu’il compare la quantité de liquide
contenu dans deux récipients différents, il doit tenir compte
de la hauteur et de la base de chaque récipient.
C’est entre quatre et huit ans que l’enfant devient capable de tenir
compte en même temps de deux concepts, avant cela, il ne peut en
tenir compte qu’en succession ou en alternance.
Il y a donc un nombre important d’élèves qui, à
six ans, n’ont pas atteint un stade de développement suffisant pour
aborder divers concepts mathématiques. Lorsque nous en tenons compte,
nous pouvons leur proposer des activités qui leur permettront rapidement
d’atteindre le stade de pensée nécessaire. Par la suite,
ils se retrouveront sur un pied d’égalité avec leurs camarades,
temporairement plus avancés.
Malheureusement, si nous ignorons cela et abordons des apprentissages
pour lesquels ils ne sont pas prêts, les élèves se
retrouvent en échec. Ils ne comprennent pas leurs erreurs parce
qu’ils ne comprennent pas les problèmes posés. Certes, ils
peuvent réussir à obtenir de bonnes réponses, ils
peuvent ainsi se leurrer et nous leurrer sur leurs apprentissages, mais
cela ne durera pas car, pour réussir, ils ont utilisé une
mauvaise façon d’apprendre. Ils ont mémorisé des trucs,
des symboles et du vocabulaire sans comprendre. Désormais, pour
eux, l’apprentissage des mathématiques est associé à
la mémorisation, à la pratique répétitive et
aussi à l’arbitraire car ils ne comprennent pas pourquoi l’on procède
de telle ou telle façon pour résoudre un problème
de mathématiques.
Les voilà bien mal partis ! J’espère qu’un jour on comprendra
à quel point est important et délicat le travail effectué
en enseignement des mathématiques au préscolaire et en première
année. J’espère qu’un jour les auteurs de programmes, les
auteurs de manuels scolaires et les enseignants comprendront l’importance
de s’assurer que les élèves de cinq ou six ans soient capables
de considérer en même temps deux concepts différents
avant de leur apprendre la numération positionnelle, par exemple.
Il est essentiel que les élèves comprennent la double inclusion
et l’intersection ( Dans 35, le chiffre 3 représente à la
fois des dizaines et des unités.), ainsi que la multiplication (
Dans 35, la valeur positionnelle remplace une multiplication : 35 = (3
X 10) + (5 X 1) ) afin de comprendre le rôle du groupement
et le sens à accorder à la numération commune. Ce
n’est pas quelque chose d’évident. Il suffit de penser à
la numération romaine qui n’utilisait au départ que l’addition
: XXVIIII, pour 29. Par la suite, ce système a utilisé la
soustraction : XXIX, pour 29. Plus tard, la
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multiplication a été utilisée, mais non comme
outil positionnel : VICCLI représentait 6 251, le trait surplombant
VI indiquait une multiplication par dix.
Bref, la numération positionnelle, sur laquelle se butent plusieurs
élèves de six ans constitue un domaine qui, lorsqu’il est
présenté à des élèves non-opératoires,
c’est-à-dire à des élèves qui ne peuvent gérer
à la fois deux concepts, les place en situation d’échec.
Ce n’est pas le seul apprentissage, prévu au programme de première
année, qui a cet effet. C’est probablement à partir de ces
premiers échecs que les élèves développent,
envers les mathématiques et leur apprentissage, des perceptions
inadéquates qui les marqueront toute leur vie.
Robert Lyons
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