|
|
MATHADORE
Volume 4 Numéro 142 - 8 février 2004
|
L'hebdomadaire gratuit portant
sur l'enseignement des mathématiques
Abstraction et manipulation
Dans Mathadore 140, nous avons parlé du
test du crayon. Ce test fait ressortir diverses façons d’apprendre,
lesquelles ne sont pas toujours favorisées à l’école.
Récemment, nous avons proposé à
des enseignants de secondaire I et II (élèves de 12 ou 13
ans ), diverses activités visant l’apprentissage des entiers relatifs
et des fractions. Ces activités commençaient toujours par
un problème concret et réaliste. À l’aide de matériel
simple, les élèves devaient d’abord résoudre le problème
initial présenté avec des mots de tous les jours. Les solutions
découvertes par les élèves étaient ensuite
dessinées au tableau. Essentiellement, il s’agissait de dessiner
ce qui avait été réalisé avec le matériel.
Cette première étape réussie,
c’est au moyen des termes et symboles mathématiques que les problèmes
suivants étaient posés. Bien sûr, il fallait alors
établir les liens entre les données et les questions de ces
nouveaux problèmes et celles des problèmes précédents.
Quelques enseignantes et enseignants ayant expérimenté
ces activités ont remarqué que les élèves faibles
et les élèves moyens semblent les réussir et les apprécier
plus que les élèves forts qui préfèrent souvent
se réfugier dans leurs travaux symboliques, se disant mal à
l’aise avec le matériel. D’ailleurs, certains de ces élèves
ne savent tout simplement pas quoi faire avec le matériel.
Nous croyons généralement que l’élève
qui manipule les symboles avec aise et qui réussit bien dans les
travaux écrits, manifeste un plus grand degré d’abstraction.
Et, comme les mathématiques sont abstraites, nous encourageons ce
type de travail et d’apprentissage.
Mais, à quoi sert-il de manipuler les calculs
symboliques beaucoup moins rapidement qu’un ordinateur, si, comme lui,
nous ne savons pas à quoi servent ces symboles, si nous ne savons
pas comment les associer à des problèmes concrets différents
des problèmes vus en classe ?
Les mathématiques visent d’abord et avant
tout la compréhension de notre environnement et non la manipulation
de symboles arbitraires et conventionnels. Il semble bien que le schéma
qui décrit l’enseignement des mathématiques tel un processus
permettant de passer du concret à l’abstrait par le biais d’une
étape semi-concrète constitue une erreur didactique. Une
erreur par laquelle la représentation symbolique a été
confondue avec la pensée abstraite. Le schéma qui suit semble
plus approprié.
Ce schéma représente une activité
mathématique complète. Dans un premier temps, l’enseignant
pose un problème concret ( C ), à la fois bien réel
et bien senti par l’élève, un problème à résoudre
avec du matériel. L’élève qui résout
ce problème pense, il manifeste sa capacité à abstraire.
L’étape suivante permet le passage du travail
concret ( C ) à la représentation imagée ( I ) et,
par la suite, inversement, il consiste à partir d’une représentation
imagée et de lui associer une situation concrète. Ces associations,
entre les représentations concrètes et imagées, sont
aussi des abstractions. Elles ne causent que très rarement des difficultés.
La phase suivante correspond à établir
des liens entre le symbolisme ( S ) et le travail concret ( C ) ou le travail
imagé ( I ). Cette phase est la plus délicate et, chose surprenante,
ce sont les élèves déjà à l’aise avec
le symbolisme qui éprouvent souvent le plus de difficultés
à réussir les abstractions qui permettent de lier le symbolisme
aux manifestations concrètes et imagées. En fait, ces élèves,
qui ont du succès avec leur façon de faire, surtout symbolique,
résistent à s’aventurer dans une autre façon d’apprendre.
Pour les autres, dont les résultats sont plus faibles, ils ne demandent
pas mieux que de s’y prendre autrement.
Combien de fois, dans ma carrière ai-je
rencontré des élèves qui étaient en difficulté
à l’école et qui sont devenus par la suite des travailleurs
compétents ? Et il y a aussi les autres, d’anciens premiers de classe
qui ne réussissaient pas facilement dans le monde du travail. Est-ce
parce que le monde du travail est davantage accroché à l’environnement
concret qu’aux jeux symboliques scolaires ?
En terminant, mes travaux avec des élèves
en difficulté ont révélé que ce sont les liens
qui unissent le symbolique au concret et à l’imagé qui causent
le plus de problèmes. Le travail strictement concret, de même
que le travail strictement symbolique présentent moins de difficultés.
Les problèmes d’applications ne sont-ils pas moins réussis
que les simples calculs ? Beaucoup d’adultes réussissent à
effectuer une division telle 1$ ÷ ½ lorsqu’ils pensent qu’il
faut inverser la seconde fraction avant de multiplier, mais au moment de
noter le résultât, c’est-à-dire 2$, ils hésitent
et ne comprennent pas comment 1$ ÷ ½ = 2$ peut représenter
une situation courante. À quoi sert alors de connaître cette
procédure symbolique si nous ne comprenons pas son utilité
ou, simplement, ce qu’elle exprime ?
Robert Lyons
|