 |
|
|
MATHADORE
Volume 3 Numéro 118 - 20 avril 2003
|
L'hebdomadaire gratuit portant
sur l'enseignement des mathématiques
Gaffes au premier cycle.
En moins de trois années, après l’apparition du nouveau
programme du Québec, sont apparus les volumes supposés concrétiser
ce nouveau programme. L’étude de ces volumes nous montre une absence
générale de validation. Certes, diverses activités
ont été utilisées en classe, mais nous ne pouvons
parler de validation réelle.
Il faut savoir que la valeur d’une activité ne peut être
mesurée par ses effets immédiats. Rien de plus facile que
de faire en sorte que des élèves de six, de dix ou de treize
ans apprennent un nouveau concept en quelques minutes, mais ce qui importe
est l’effet de cet apprentissage à long terme.
Or, il existe une formule peu connue qui permet d’identifier approximativement
l’origine des difficultés d’apprentissage chez un élève.
Il faut diviser par deux le nombre d’années scolaires réussies.
Ainsi, une difficulté apparaissant en secondaire 3, soit à
la neuvième année de scolarité, a souvent ses origines
dans un apprentissage vu en quatrième ou cinquième année
du primaire.
Par exemple, en secondaire 3, les élèves tentent de comprendre
la valeur des exposants négatifs où 5¯² = 0,04.
Ces élèves, ayant appris en cinquième année
que les exposants représentent une multiplication répétée,
n’y comprennent plus rien. Comment en effet multiplier un nombre, tel 5,
par lui-même «moins deux fois» et obtenir 0,04 ?
En conséquence, une activité d’apprentissage vécue
par des élèves de première année (6 ans) ne
peut être considérée validée que si elle ne
conduit à aucune difficulté d’apprentissage en deuxième
année (7 ans). De la même façon, une activité
offerte aux élèves des deuxième année sera
réellement validée lorsque ces élèves auront
terminé leur quatrième année.
À cause de ce qui précède, sachant que presque
tous les auteurs des nouveaux manuels scolaires ont dû, en principe,
repenser leur enseignement en fonction du nouveau programme, ce n’est que
dans environ deux années que nous pourrons mesurer la valeur des
activités de leurs manuels destinés au premier cycle.
Par ailleurs, plusieurs auteurs, inexpérimentés en enseignement
constructiviste, ont tout simplement reconduit les modèles de l’enseignement
traditionnel. Pour cette raison, il est déjà possible d’identifier
diverses gaffes solidement installées dans leurs manuels.
Ainsi, en première année, pour que les élèves
comprennent vraiment la numération positionnelle, il existe un préalable
incontournable : la capacité à considérer un même
objet ou symbole sous deux aspects différents à la fois.
Prenez le nombre 35. Pour plusieurs élèves, il existe un
mur étanche entre le 3 et le 5, entre les dizaines et les unités.
Pour eux, il y a 3 dizaines et 5 unités dans 35, rien d’autre. Ils
ne voient pas que 35 représente aussi 2 dizaines et 15 unités.
Ces élèves réussiront sans peine à identifier
les nombres représentés par 4 bâtonnets (dizaines)
placés à gauche et 6 cubes (unités) placés
à droite. En multipliant les exercices semblables, on installe et
renforce cette idée selon laquelle il y a d’une part les dizaines
et, d’autre part, les unités. Quelques élèves tireront
aussi la conclusion que les symboles doivent être placés de
la même façon que le matériel. Malheureusement pour
eux, ce n’est que lorsque des illustrations inversant les positions du
matériel leur seront présentées qu’ils pourront nous
montrer leur incompréhension.
La difficulté la plus répandue, qui découle de
la stratégie décrite plus haut, apparaîtra en deuxième
année, donc un an plus tard, lorsque les élèves devront
effectuer une soustraction telle 52 – 38. Traitant séparément
les unités et les dizaines, ils ne sauront que faire de 2 – 8. Certains
feront 8 – 2 = 6 et obtiendront 52 – 38 = 26. D’autres penseront que c’est
impossible et écriront 52 – 38 = 20.
En consultant les nouveaux manuels, il est évident que rares
sont les auteurs qui se sont assurés, avant d’aborder la numération
positionnelle, que les élèves réussissaient à
considérer un objet sous deux aspects à la fois. C’est pourtant
facile ! Montrez aux élèves une reproduction où figurent,
par exemple, 3 lions et 2 ours. Demandez-leur s’il y a plus de lions ou
plus d’animaux. S’ils vous disent qu’il y a 3 lions et 2 animaux, en montrant
alors les 2 ours, ils ne considèrent pas que les lions sont à
la fois des lions et des animaux. Dans ce cas, comment croire qu’ils sont
prêts à aborder l’apprentissage de nombres tel 25 où
ils devront comprendre que le 2 représente à la fois des
dizaines et des unités ?
L’apprentissage de la numération est habituellement celui qui
est le plus malmené dans les manuels scolaires. Et pourtant, en
première et en deuxième année, il s'agit du «savoir
essentiel» le plus important en mathématiques. Continuons
donc notre analyse.
Normalement, les manuels présentent d’abord les nombres de 0
à 9, afin de permettre aux élèves de se familiariser
avec les dix chiffres grâce auxquels ils pourront explorer l’arithmétique.
Par la suite, les élèves sont souvent, et malheureusement,
exposés aux nombres de 0 à 39 environ.
Le problème lié à cette étape est qu’elle
ne permet pas aux élèves de comprendre la raison d’être
du groupement. En effet, nous groupons pour mettre de l’ordre afin de faciliter
le dénombrement de quantités importantes. Or, en observant
les adultes et les enfants, ce besoin de mettre de l’ordre intervient lorsqu’il
y a au moins 30 à 40 objets. S’il y en a moins que cela, il est
plus rapide de recommencer le dénombrement que de grouper d’abord
en paquets.
Donc, l’élève est amené à symboliser les
nombres de 0 à 39 environ, sans avoir ressenti le besoin de grouper.
S’il ne ressent pas ce besoin, il ne peut construire lui-même l’apprentissage
du groupement en dizaines et encore moins sa représentation symbolique.
Parler alors d’un enseignement constructiviste est de la pure supercherie.
Un autre problème qui commence à se préparer avec
une telle séquence est le fait que l’élève lie trop
étroitement le nom d’un nombre à sa représentation
symbolique. Ainsi, sauf pour les nombres 11 à 16, il observera que,
pour écrire un nombre, il suffit d’écouter son nom : dix-huit,
c’est 1 avec 8 (18); vingt-trois, c’est 2 avec 3 (23); trente-cinq, c’est
3 avec 5 (35),… Lorsque, dans un manuel, l’étape suivante consiste
à étudier la tranche des nombres de 40 à 69, le truc
mentionné plus haut est consolidé. L’élève
se prépare, lentement mais sûrement, après avoir symbolisé
soixante-sept par un 6 et un 7, à écrire 612 pour soixante-douze
( 6 et 12 ) et 420 pour quatre-vingts ( 4 et 20 ).
Pourtant, déjà en 1985, dans un avis au Ministre de l’éducation,
le Conseil supérieur de l’éducation qualifiait, très
diplomatiquement, ce type de séquence de «maladresse»
(L’enseignement des mathématiques à l’école primaire,
juillet 1985, page 12). Quinze années plus tard, rien n’a changé
à ce sujet dans plusieurs manuels, ce qui n’empêche évidemment
pas ces manuels d’être approuvés.
La séquence à utiliser en numération est pourtant
facile à suivre et à comprendre :
1. Description de petites quantités au moyen de nombres à
un chiffre seulement, quitte à représenter un nombre tel
16 par 8 + 8, par 5 + 5 + 6, …, ce que comprend l’élève de
six ans.
2. Proposer aux élèves des activités visant à
les rendre opératoires, c’est-à-dire des activités
dans lesquelles ils devront considérer un même objet sous
deux aspects différents à la fois.
3. Proposer aux élèves de dénombrer des quantités
plus grandes que 50. Le besoin de mettre de l’ordre se fera sentir à
cause des erreurs régulières lors de tels dénombrements
d’objets épars.
4. Le groupement étant ensuite perçu comme un moyen efficace
en vue de dénombrer correctement de grandes quantités, demander
aux élèves de décrire ces quantités en précisant
le nombre de dizaines et le nombre d’unités ou l’inverse. On comprend
que l’élève qui peut compter dix unités peut aussi
facilement dénombrer huit ou neuf dizaines, et qu’en conséquence,
il n’y a pas lieu de travailler par tranches jusqu’à 39, puis 69,
…
À cette étape, les élèves représentent
donc des quantités pouvant même excéder 99. En effet,
ils sont sûrement capables de trouver que tel ensemble compte 12
dizaines et 7 unités.
5. Représenter les nombres excédant 9 grâce à
la numération positionnelle : 58 représentant 5 dizaines
+ 8 unités tout comme 8 unités + 5 dizaines.
6. Association de la numération orale à la numération
écrite : l’élève lit et écrit les nombres au
moins jusqu’à 99. L’étape précédente a permis
à l’élève de visualiser la structure de la numération
positionnelle, l’introduction des noms de nombres pour désigner
les nombres à deux chiffres ne modifiera que rarement sa compréhension
de l’écriture des nombres.
En guise de conclusion, il est regrettable que plusieurs manuels scolaires
contournent les difficultés d’apprentissage en offrant aux élèves
des activités présentées de telle façon que
les chances d’erreurs à court terme sont réduites au maximum.
Cette stratégie leurre les élèves, les enseignants
et les parents qui croient que tout va bien. Et puis un jour, la difficulté
évitée apparaît avec force et tout le monde est surpris.
L’enseignement constructiviste demande que l’élève soit
placé devant des problèmes réels et bien sentis. Diriger
les élèves entre les obstacles possibles constitue de la
surprotection. Cette stratégie rend l’élève dépendant
du manuel et de l’enseignant, elle ne développe nullement sa capacité
à résoudre lui-même des problèmes. À
moyen et à long terme, elle dirige directement les élèves
vers les divers services d’adaptation scolaire. Malheureusement, certains
enseignants œuvrant dans ces services croient bien faire en augmentant
le degré de surprotection. L’élève perd ainsi sa dernière
chance de s’en sortir.
Robert Lyons
|