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MATHADORE
Volume 2 Numéro 89 - 2 juin 2002
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L'hebdomadaire gratuit portant
sur l'enseignement des mathématiques
L’école à la maison
Depuis trois années, je collabore avec des parents qui font l’école
à la maison. Je leur fournis des guides d’enseignement que j’essaie
d’adapter à leur situation. En fait, ces guides proposent des activités
semblables à celles que j’ai pu vivre avec des élèves
de classes régulières, mais ils tiennent compte du fait que
les parents travaillent avec un seul enfant. Les activités sont
donc moins longues mais surtout, il n’y a presque aucun travail écrit
de la part de l’élève.
Les activités proposées visent à ce que les élèves
d’un groupe d’âge développent au moins ce qui est demandé
par les programmes officiels. Pour le reste, je me permets toutes les libertés
qui développent le mieux les diverses compétences mathématiques.
Les activités visent d’abord à développer des images
mentales qui demeureront valables tout au long de l’apprentissage. Les
thématiques, lorsqu’il y en a, sont simples et proches des
élèves. Elles ont pour but de mettre en lumière un
problème que l’enfant doit résoudre en utilisant sa créativité,
son raisonnement et, parfois, ses connaissances antérieures. Aucun
travail d’objectivation à la fin. En effet, la véritable
résolution de problèmes modifie le fonctionnement du cerveau
et lui fait voir le monde différemment. Le transfert et la
« transversalité » sont donc assurés.
Bref un enseignement simple, accessible à des parents qui sont
rarement formés en pédagogie, un enseignement axé
sur le développement des mathématiques sous leurs divers
aspects : créativité, compréhension, raisonnement,
communication et exécution efficace. Un enseignement où l’enfant
est mis en situation de problèmes, où il est défié,
où nous lui faisons confiance. Des activités amusantes et
pertinentes où il n’est pas nécessaire de prétexter
un voyage sur Mars pour enseigner l’addition ou encore un rêve pour
enseigner la classification. Des mathématiques tirées du
réel, de l’environnement.
L’expérience dure donc depuis trois ans. Actuellement elle touche
plus de cent familles situées au Québec surtout, mais il
y en a de plus en plus en Europe. Les enfants les plus jeunes ont commencé
à l’âge de quatre ans. Plusieurs commencent à cinq
ou six ans.
Les résultats obtenus sont incomparables. Ces élèves
manipulent déjà les nombres entiers, positifs et négatifs,
les fractions et les nombres algébriques. Ils ont abordés
le concept de fonction qu’ils illustrent par des droites diverses. Ils
peuvent trouver des fractions équivalentes, additionner et soustraire
des entiers, des fractions et des nombres algébriques. Évidemment,
ils ont développé aussi divers concepts en mesure et en géométrie.
Ces enfants n’avaient rien d’exceptionnel au départ, mais leurs
apprentissages les placent déjà dans une classe à
part.
Malgré leur jeune âge, entre sept et neuf ans, ils sont
prêts à aborder à peu près n’importe quelle
compétence du programme de mathématiques du primaire et du
secondaire. Cela sera démontré l’an prochain.
Certes, le travail avec un seul enfant à la fois permet d’aller
plus vite et plus loin, mais il permet aussi de voir tout ce que les enfants
peuvent apprendre et, comment ils apprennent le mieux. Il nous faudra ensuite
voir comment ces activités peuvent être adaptées
à des classes d’environ vingt-cinq élèves. Ce ne sera
pas bien difficile car plusieurs des activités proposées
ont été expérimentées à quelques reprises
dans des classes régulières et aussi dans des classes d’adaptation
scolaire.
Avec l’accès de plus en plus facile des familles à l’internet,
une des suites de ces travaux sera de mettre à la disposition des
parents, qui veulent aider leur enfant, une banque d’activités réalisables
à la maison. Par ailleurs, avec le nombre de classes à divisions
multiples qui augmente, ce travail permettra de proposer aux enseignantes
des activités plus performantes qui visent l’essentiel. Ainsi, les
enseignantes pourront travailler en ateliers avec de petits groupes d’élèves
en les faisant avancer deux ou trois fois plus vite. Elles permettront
aussi de placer les élèves en difficulté face à
de nouvelles activités susceptibles de leur faire rattraper leurs
retards rapidement.
À ce sujet, j’ai eu le plaisir d’expérimenter récemment
quelques-unes de ces activités à l’école Saint-Joseph
de Sainte Foy, une école n’accueillant que des élèves
éprouvant des problèmes de comportement et aussi des difficultés
scolaires. Avec les élèves de sixième année,
donc de douze ans environ, nous avons travaillé sur la factorisation
et la racine carrée de trinômes algébriques. Les élèves
de cinquième se sont mesurés à diverses fonctions
linéaires alors que les plus jeunes, de quatrième année,
ont travaillé les quatre opérations sur les fractions et
sur les nombres algébriques. Contrairement à ce que nous
croyons souvent, les élèves ont aimé ces périodes.
Ils ont utilisé le matériel de manipulation sans en faire
des projectiles. Bref, une expérience agréable pour tous.
J’aime beaucoup faire des mathématiques avancées avec des
élèves en difficulté d’apprentissage, c’est bon pour
leur moral et pour leur confiance.
Il faudra probablement une vingtaine d’années au moins avant
que les programmes de mathématiques tiennent compte de ces travaux
et permettent aux enfants, aux parents et aux enseignants de vivre l’apprentissage
des mathématiques comme un succès continu et comme un vrai
plaisir. En attendant, que de gaspillage !
En attendant, les programmes officiels
nous demandent d’enseigner aux élèves
à résoudre des équations telles
3 + ¤ = 5 à l’âge de 6 ans et 3 + x = 5 à
l’âge de 12 ou 13 ans. Ce délai a un effet fantastique chez
plusieurs élèves : ceux-ci croient que si, après qu’ils
aient maîtrisés la première équation, nous avons
attendu six ans avant d’oser aborder la seconde, cela prouve que x ne peut
être égal à 2, réponse que n’importe quel élève
de six ans peut trouver.
J’ignore si vous êtes conscient de l’effet perturbateur que peut
avoir sur l’élève l’apprentissage de quelque chose de trop
facile. Laissez-moi vous raconter une anecdote. Mon fils avait 15 ans lorsque,
dans un devoir, on lui demanda d’écrire l’opposé d’une cinquantaine
de nombres algébriques. Tout au haut de la feuille de devoir, on
avait pris le soin d’écrire que l’opposé d’un nombre est
le même nombre dont on change le signe. Et il y avait des exemples
tels +3a² dont l’opposé est –3a² et –5x³y²
dont l’opposé est +5x³y². Le tout suivi donc d’une cinquantaine
de nombres semblables. Mon fils, qui est travaillant, mais qui déteste
travailler pour rien, vint me voir en m’avouant qu’il ne comprenait pas
ce qu’il devait faire. Je lui demandai s’il savait ce qu’était l’opposé
d’un nombre, il me répondit correctement. Je lui dis qu’il fallait
donc qu’il écrive l’opposé de chaque nombre de l’exercice.
Il me répondit avec indignation : « Mais pour qui est-ce qu’ils
me prennent, je n’ai plus 6 ans ! ».
Imaginons qu’un élève sache ce qu’est un nombre opposé,
l’exercice mentionné plus haut est inutile. Mais s’il ne le sait
pas… alors l’exercice ne peut être réussi… Bref, voilà
un exercice qui ne peut réussir qu’à frustrer l’élève.
Ce n’est probablement pas le seul.
Robert Lyons
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