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MATHADORE
Volume 2 Numéro 77 - 10 mars 2002
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L'hebdomadaire gratuit portant
sur l'enseignement des mathématiques
Le calcul à la plume
Montréal
Musée de neurohistoire des
mathématiques
Le 27 août 2222
- Je suis vraiment fier des jeunes,
confia le professeur Markov au docteur Lovato. La maîtrise du super-abaque
demande beaucoup de concentration et d’efforts. Je dois dire que je me
suis retrouvé à égalité avec leurs jeunes neurones
au fil de cet apprentissage. Moi qui ai passé ma vie à profiter
du bio-calculateur implanté dans mon cerveau, j’ai dû trimer
dur pour raisonner par moi-même et comprendre les différents
procédés de calcul...
- Les prochaines missions ne nous
laissaient pas le choix, professeur, répliqua sa collègue,
la directrice du Musée de neurohistoire des mathématiques
de Montréal. Nous aborderons prochainement le calcul « à
la plume » et les jeunes auront besoin des connaissances acquises
sur les abaques pour poursuivre leur conquête réfléchie
du calcul humain.
- Calcul à la plume, vous
dites ??? Si ma mémoire ne me joue pas de tours, le mot «
calcul » tire son origine des cailloux. Notre périple historique
nous fait donc passer du caillou à la plume ! Serait-ce que nous
assisterons prochainement à un certain allégement du calcul
?
À quelques heures de l’arrivée
des apprentis-archéologues, le professeur Samuel Markov scrutait
la documentation soigneusement sélectionnée par Caroline
Lovato pour la prochaine mission. Plus que jamais, il ressentait le besoin
de comprendre dans quel contexte social les progrès de la science
et de l’art du calcul étaient survenus.
Léonard de Pise (1170 à 1250)
Léonard de Pise,
mieux connu sous le nom de Fibonacci (ce qui signifie littéralement
fils de Bonaccio), est né à Pise vers 1170 et mort vers 1250.
Dès son jeune âge, son père l'initie aux calculs des
savants arabes en l’amenant avec lui dans ses nombreux voyages d’affaires,
Il séjourna notamment en Égypte et en Grèce où
il fit ses études sous la direction d'un maître arabe. En
1202, il écrit un livre intitulé Liber abaci (Traité
de l’abaque). Sachant que l’une des contributions majeures de cette oeuvre
fut d’introduire le calcul recourant au zéro et aux neuf chiffres
de la numération indoue, le titre peut sembler paradoxal. Il faut
comprendre que les autorités ecclésiastiques européennes
de l’époque voyaient d’un très mauvais œil ce calcul chiffré
transporté par les Arabes. Fibonacci choisit probablement d’adoucir
l’impact de son ouvrage en associant son titre à l’abaque, instrument
de calcul plus « conforme » aux dogmes de l’époque.
À voir les jeunes se précipiter
vers les nacelles de voyage virtuel et enfiler à la hâte leur
neuro-casque, le professeur Markov ne put s’empêcher de penser que
les heures passées à s’approprier le fonctionnement de son
super-abaque n’avaient certainement pas autant de charme que les voyages
virtuels.
- Allons ! Le mathématicien
le plus habile de toute l’époque médiévale chrétienne
nous attend.
Mission 7
École de commerce
Pise, Italie
Le 10 mars 1225
Pise était certes la plus
importante ville commerçante de cette époque. Les rues grouillaient
de passants affairés. Plusieurs discussions agitées fusaient
devant les étals ou sous le portique des maisons. Des charrettes
tirées par des chevaux circulaient à un rythme trépidant.
L’école de commerce se dressait au milieu de cette cohue à
laquelle elle n’était absolument pas étrangère. Venus
de partout en Italie et de plusieurs pays voisins, les jeunes commerçants
y étudiaient l’art et la science du négoce, de l’achat et
de la vente de marchandises.
Aussitôt entrés dans
l’imposant édifice de pierre, les apprentis-archéologues
furent accueillis par une jeune fille au visage souriant. Autour d’eux,
l’agitation était telle qu’ils avaient peine à l’entendre.
- Je m’appelle Alexandra. Je suis
la nièce de Léonard Fibonacci. Il vous attend dans le bureau
rectoral. Il y a en ce lieu beaucoup d’excitation en ce moment. Mon oncle
participe depuis quatre jours au concours de mathématiques proposé
par l’empereur Frédéric II. À ce jour, il a résolu
tous les cas qui lui ont été posés et il étudie
présentement le dernier problème de la liste. La tâche
est ardue. Aucun des autres candidats n’est d’ailleurs encore parvenu à
en résoudre ne fut-ce qu’un seul !
- On nous avait averti qu’il était
un fort en maths ! répondit admiratif le jeune visiteur qui venait
de serrer la main d’Alexandra.
- Mon oncle adore la science des
nombres. Il est lui-même l’inventeur de nombreux problèmes
qui ont obligé plusieurs savants à se creuser la caboche
au cours des dernières années. Son plus célèbre
casse-tête concerne la reproduction des lapins. La solution est une
fort jolie suite que j’ai moi-même réussi à résoudre
avec beaucoup de travail… et de plaisir !
Le groupe s’était lentement
dirigé vers le deuxième étage de l’école et,
au moment où Alexandra allait ouvrir la porte du bureau, un homme
vêtu d’une toge noire et coiffé d’un curieux bonnet blanc
sortit en trombe :
- Ça y est, j’ai trouvé
! Le dernier problème est résolu… Oh ! Bonjour Alexandra.
Et bienvenue à vous, mes chers invités. Je crains que notre
rencontre ne soit quelque peu écourtée. Je dois, sans plus
attendre, rencontrer les évaluateurs et déposer ma solution.
Alexandra, ma chérie, je te confie la tâche de leur transmettre
la science que tu as si brillamment acquise dans cette école.
Visiblement confus et excité
à la fois, Fibonacci s’excusa pour ce contretemps en s’éloignant
au pas de course. Quand la porte se referma derrière eux, tous apprécièrent
le calme enfin retrouvé. Sur le pupitre placé près
de l’immense fenêtre à travers laquelle la lumière
du jour inondait la pièce, un manuscrit était ouvert. Les
jeunes sifflèrent d’admiration devant les symboles d’une incroyable
complexité qui recouvraient les pages ouvertes du document.
- C’est le Liber abaci. Fibonacci
l’a rédigé, il y a plusieurs années. Il contient toute
la science arabe des nombres qu’il a rapportée de ses voyages. Encore
aujourd’hui, l’ouvrage divise les savants. Certains admirent son contenu
et cherchent à le répandre, d’autres prétendent qu’il
faudrait le brûler avec celui qui a osé l’écrire…
J’étudie dans cette école
depuis quatre ans et je devrais y passer trois vies pour acquérir
les connaissances contenues dans le Liber abaci… Alexandra s’était
dirigée vers une longue table de bois couverte de rouleaux de parchemin.
- Mon oncle m’a dit que vous vous
intéressez au calcul. Je n’aurai pas de mal à vous enseigner
l’addition et la soustraction, mais ne m’en demandez pas plus. Rares sont
les étudiants de cette école d’élite qui abordent
les autres opérations et je serais bien en peine de vous en parler,
même superficiellement…
Après avoir étalé
un parchemin vierge devant elle, Alexandra plongea gracieusement sa plume
dans l’encrier. Avec des gestes mesurés, elle nota les nombres 486
et 259. Visiblement soucieuse de bien remplir la tâche que venait
de lui confier son oncle, elle ralentit volontairement le débit
de sa voix :
- Pour additionner 486 et 259, on
les note soigneusement en alignant les positions, pour rappeler les colonnes
de l’abaque. Mon regard se porte aux centaines. Et je dis (figure 1) :
« Six cents. »
Poursuivant sa démonstration,
Alexandra enchaîna.
- Sans bouger la plume, mon regard
se porte maintenant sur les dizaines. Constatant qu’il y en a suffisamment
pour augmenter ce qui est déjà noté, je rature et
je dis (figure 2) : « Non, sept cent trente. »
Elle leva les yeux vers ses invités
pour s’assurer que sa description était suffisamment claire.
Laissant la plume aux dizaines,
je porte enfin le regard sur les unités. Constatant qu’il y en a
ici aussi suffisamment pour augmenter ce qui est déjà noté,
je rature et je dis (figure 3) : « Non, sept cent quarante-cinq.
»
Les jeunes avaient attentivement
suivi le raisonnement de la jeune commerçante et celui qui se trouvait
en face d’Alexandra ne put s’empêcher de commenter la démonstration
:
- J’ai l’impression que cette addition
à la plume ressemble au travail réalisé sur un abaque.
J’imagine chaque geste associé aux symboles, comme s’il s’agissait
d’une fidèle description.
- Tout à fait, répliqua
Alexandra. Au début, nous faisons d’ailleurs l’un et l’autre en
parallèle pour éviter les erreurs de calcul.
Déroulant un autre manuscrit
vierge, Alexandra passa ensuite à une soustraction à la plume
qui, elle aussi, rappela aux jeunes apprentis le déroulement du
travail sur le super-abaque. Aussi soigneusement qu’elle l’avait fait pour
l’addition, elle nota cette fois les nombres 543 et 296.
- Pour soustraire 296 de 543, on
les écrit en alignant les positions. Mon regard se porte aux centaines
(figure 4). Et je dis : « Trois cents. »
S’interrompant un instant pour permettre
à ses élèves de ne pas perdre le fil, Alexandra poursuivit
sur le même ton son opération.
- Sans bouger la plume, mon regard
se porte maintenant sur les dizaines. Constatant qu’il faudra diminuer
ce qui est déjà noté, je rature et je dis (figure
5) : « Non, deux cent cinquante. »
Un tintamarre indescriptible envahit
soudainement le couloir. Tous s’y rendirent aussitôt et furent irrésistiblement
emportés dans le tourbillon de réjouissances qui venait d’éclater
suite au verdict des juges. « Léonard est le plus grand !
Il a résolu tous les problèmes ! Fibonacci est la gloire
de Pise ! »
La fête se poursuivit jusqu’aux
petites heures du matin et les jeunes explorateurs du passé durent
renoncer à la suite de la leçon. Mais déjà,
le calcul à la plume leur avait révélé ses
premiers secrets.
Montréal
Musée de neurohistoire des
mathématiques
Salle des discussions
À nouveau réunis pour
mettre leurs commentaires en commun, le groupe d’apprentis-archéologues
dressa la liste des projets des semaines à venir. Caroline Lovato
recueillait les idées et les questions.
1. Où se situe la ville de
Pise ?
2. Que sait-on de la vie et de
l’œuvre de Fibonacci ?
3. Quels sont donc ce problème
et cette suite demeurée célèbre évoqués
par Alexandra au sujet des travaux de son oncle ?
4. Peut-on refaire l’addition d’Alexandra
et l’associer au déroulement sur le super-abaque ?
5. Peut-on compléter la
soustraction inachevée d’Alexandra et l’associer elle aussi au travail
sur le super-abaque ?
6. Les techniques raturées
d’addition et de soustraction méritent certes, elles aussi, que
nous prenions un peu de temps pour nous les approprier. Attaquons-nous
donc à quelques exemples.
Alors que tout semblait avoir été
dit, la voix du professeur Markov s’éleva.
- Un détail important me
semble avoir été oublié. Personne n’a évoqué
le fait qu’Alexandra accompagnait ses calculs d’une espèce de litanie
: Je rature et je dis : « Non, deux cent cinquante. » N’aviez-vous
pas remarqué ?
Le commentaire porta et tous se
remémorèrent effectivement cette récitation machinalement
chantonnée par Alexandra. Au début, la plupart des explorateurs
du passé avaient cru qu’il s’agissait d’une forme d’explication
adoptée pour leur expliquer les procédés. Mais en
y songeant attentivement, tous se rappelèrent que leur hôte
récitait ses ritournelles en baissant le ton.
- À mon avis, conclut le
professeur Markov, les élèves de cette école devaient
toujours accompagner leurs calculs à la plume d’une telle description
orale. Et je parierais que cette pratique favorisait le calcul mental.
Sans hésiter, Caroline Lovato
ajouta à la liste une suggestion que tout le monde se promit de
mettre en pratique.
7. Accompagner tout calcul écrit
ou sur le super-abaque de ritournelles semblables à celles récitées
par Alexandra.
Et de le faire à voix basse,
évidemment !
Michel Lyons
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