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MATHADORE
Volume 2 Numéro 71 - 27 janvier 2002
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L'hebdomadaire gratuit portant
sur l'enseignement des mathématiques
Le super-abaque de Gerbert
Montréal
Musée de neuro-histoire
des mathématiques
Le 6 juillet 2222
N’ayant pas réalisé
que le docteur Caroline Lovato venait de faire son entrée dans la
bibliothèque du Musée de neuro-histoire, le professeur Samuel
Markov se mit à réfléchir à voix haute :
- Il doit bien y avoir un moyen
de simplifier ces abaques. Je sens que je tourne en rond, ma parole…
Devant lui se trouvaient les deux
abaques romains utilisés par les jumelles Horatius (voir Mathadore
vol2num68.html ),
un lot de jetons de calcul et des feuilles de papier où figuraient
plusieurs esquisses rappelant ses vaines tentatives des dernières
semaines en vue de dessiner ce qu’il appelait « un abaque mieux adapté
aux besoins du XXIIIe siècle »… Amusée, Caroline Lovato
ne pouvait se contenir davantage.
- Professeur Markov, qu’est-ce
qui vous déplaît tant dans les abaques romains ? Ils ont pourtant
été utilisés en Europe pendant plus de mille cinq
cents ans. Et vous ne les étudiez que depuis deux mois ! s’étonna
ouvertement la chercheuse.
- Je sais, je sais… Mais ces indispensables
compagnons du calcul nous forcent néanmoins à manipuler une
quantité industrielle de jetons ! Nous perdons un temps fou à
les déplacer, à les regrouper, à les échanger…
L’abaque simplifié des sœurs Horatius améliore les choses,
mais nous, gens du XXIIIe siècle, ne sommes pas les comptables du
Moyen Âge ; nous sommes obsédés de vitesse et de rapidité
d’exécution, soupira l’octogénaire.
- N’est-ce pas précisément
cette course vertigineuse qui a donné naissance au calcul assisté
par bio-calculateur, et à la catastrophe qui nous a conduits au
projet de redécouvrir le calcul
humain ? remarqua judicieusement
le docteur Lovato.
- Vous marquez un point, chère
collègue. Mais, je persiste à croire qu’il y a sûrement
moyen d’améliorer ces précieux abaques…
À quelques heures d’accueillir
ses jeunes protégés et de les accompagner dans leur cinquième
mission, Samuel Markov se penchait attentivement sur la table-écran
pour consulter la documentation mise à sa disposition par le docteur
Lovato. Depuis sa récente conversation avec la directrice du Musée,
le professeur avait gardé l’impression qu’elle lui réservait
une surprise. Mais peut-être n’était-ce qu’une impression…
Gerbert d’Aurillac (940 ap. J.-C.
à 1 003)
D’aucuns auraient cru qu’avec l’introduction
en Occident chrétien des chiffres et de la numération indienne
(que nous utilisons encore aujourd’hui) par Gerbert d’Aurillac, l’Europe
allait accueillir à bras ouverts cette merveilleuse invention et
jeter par-dessus bord la vieille numération romaine et les encombrantes
tables à jetons remontant à l’antique époque des Césars.
Ce ne fut pas le cas. L’ignorance et le conservatisme implacable des intellectuels
européens de l’époque firent systématiquement obstruction
à la nouvelle science dont le plus grand défaut était
certes de leur être transmise par des savants musulmans… Gerbert
fit donc oeuvre de pionnier. Son ouverture d’esprit lui valu cependant
d’être suspecté de collaborer avec les ennemis de la Sainte
Église romaine et d’avoir vendu son âme en échange
de la science des « infidèles Sarrazins ». Ce lourd
soupçon le poursuivra d’ailleurs, longtemps après sa mort,
jusqu’au milieu du XVIIe siècle quand l’autorité pontificale
fit ouvrir son tombeau pour s’assurer que les diables de l’enfer ne l’habitaient
pas encore… !
Quand Samuel Markov pénétra
dans le laboratoire, il entendit les apprentis-archéologues lâcher
un soupir d’impatience.
- Ah ! Je vois que mes jeunes explorateurs
prêchent le respect de l’horaire ! Je suis franchement désolé.
Plongé dans la littérature de notre future mission, je n’ai
pas vu le temps passer, leur lança-t-il pour s’excuser de son retard.
Ne partez surtout pas sans moi !
Mission 5
France du Haut Moyen Âge
École diocésaine
de Reims
Le 17 décembre 999
Jamais, au cours de leurs précédentes
missions, les jeunes n’avaient ressenti autant de tension et de mystère
autour de leur présence. L’homme vêtu d’un sombre manteau,
qui les avait accueillis, n’avait d’ailleurs pas retiré son capuchon
qui dissimulait complètement ses traits. Pieds nus sur le sol dallé
de pierres rectangulaires, leur guide marchait silencieusement devant eux
en les menant à travers les méandres de l’école aux
allures de monastère où ils avaient débarqué.
Sous la lueur des rares lampes à l’huile, ils traversèrent
un immense hall où une vingtaine de colonnes de pierre semblaient
monter la garde. Le guide s’arrêta enfin dans une pièce meublée
de tables couvertes de manuscrits et aux murs tapissés d’étagères
remplies d’instruments d’astronomie. Sa voix autoritaire s’éleva,
irréelle :
- Il sera là d’un moment
à l’autre. Vous êtes privilégiés de pouvoir
lui parler. Je vous prie de vous adresser à lui en l’appelant
Votre Sainteté. Soyez très attentifs, il ne dispose que de
peu de temps. Et surtout, ne parlez à personne de cette rencontre
tant que vous n’aurez pas regagné votre époque.
- Eh bien ! mon fidèle Notger,
tu me parais bien nerveux, aujourd’hui. N’es-tu pas heureux de revoir ton
vieux compagnon ?
La voix chaude et amicale semblait
venue de nulle part. Tel un spectre, Gerbert sortit soudain de l’ombre.
Aussitôt, Notger se jeta à ses pieds baisant respectueusement
la main tendue du nouvel arrivant.
- Relève-toi, ordonna Gerbert
en donnant une chaleureuse accolade à notre guide. As-tu des nouvelles
de notre ami Heriger ?
- Il y a déjà quelques
mois que je ne l’ai vu, Votre Sainteté. À cette époque,
il avait amorcé l’écriture d’une œuvre destinée à
enseigner la puissance et les vertus de votre abaque. Je me souviens qu’il
voulait l’intituler Regulae numerorum super abacum Gerbert, Opérations
sur le super-abaque de Gerbert, en votre honneur.
- Et à vous, mes jeunes
et curieux amis, bienvenue dans l’école où j’ai tant appris
et tant enseigné. Suivez-moi, pour que je vous initie à cet
abaque, qui me vaut l’honneur de votre visite.
Baissant subitement le ton, Gerbert
poursuivit :
- Il y a une trentaine d’années,
frustré de ne pouvoir trouver en France la réponse à
mes besoins de connaître la science du calcul, je me suis rendu secrètement
à Cordoue, déguisé en pèlerin musulman. Dans
l’une des plus grandes écoles de l’Islam, j’ai pu étudier
l’arithmétique et l’astronomie. C’est là que je fus initié
à la numération et aux calculs des moines de l’Inde. À
cette époque, et encore au moment où je vous parle, ce savoir
précieux n’était nulle part plus brillamment enseigné
qu’en Andalousie, sous le prestigieux califat des Omeyyades. J’y ai appris
que les moines de l’Inde utilisaient une planchette recouverte de poussière
où ils traçaient des signes servant à remplacer les
jetons de calcul devenus, pour eux, trop encombrants (voir Mathadore
vol1num50.html ).
Intimidés par les avertissements
de Notger, les jeunes n’osaient pas interrompre le savant visiblement emporté
par la passion qui l’habitait. D’un geste théâtral, Gerbert
étala sur une table un lot de jetons de corne marqués de
symboles que les apprentis-archéologues eurent l’impression de reconnaître
(figure 1). Sur sa lancée, le maître calculateur enchaîna
:
- Aussi incroyable que cela puisse
paraître, le système rapporté par les Arabes à
Cordoue permet de représenter n’importe quel nombre avec seulement
dix signes, appelés chiffres. Et, croyez-le ou non, l’un de ces
signes signifie « rien », murmura Gerbert sur un ton de confidence
suprême.
- C’est le zéro, ne put
s’empêcher de répliquer le jeune explorateur qui se tenait
tout près de Gerbert.
- Seigneur Tout-Puissant ! Vous
êtes donc au courant ? Pourtant, l’Europe chrétienne s’obstine
à conserver le vieil abaque romain ainsi que ces pauvres chiffres
du même héritage. Impossible de convaincre les abacistes des
vertus de la numération à dix chiffres.
Dégageant la table où
il venait de déposer ses jetons, Gerbert attira l’attention du groupe
sur les lignes gravées dans la surface de bois (figure 2).
- Un abaque romain ! réagirent
en chœur les visiteurs, reconnaissant un tracé très similaire
à celui qui se trouvait sur la table de travail de Cornelia lors
de leur précédente mission (voir Mathadore
vol2num68.html).
- Oui, un abaque romain ! Mais,
observez comment il est simplifié par l’usage des apices (prononcer
« apitchèsses »), mes i
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