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MATHADORE
Volume 2 Numéro 65 - 2 décembre 2001
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L'hebdomadaire gratuit portant
sur l'enseignement des mathématiques
La science des cailloux
La Presse
Montréal, le
22 mars 1986.
EN COMPÉTITION AVEC L’EUROPE
FRANCOPHONE
Les élèves du Québec
arrivent au dernier rang en mathématiques
Les élèves québécois
de sixième année se sont classés au dernier rang derrière
les élèves français, belges et suisses, cet hiver,
lors d’examens identiques et conçus ici. (…)
La Presse
Montréal, le
7 décembre 2000.
Les Québécois ont
la bosse des maths
Seuls les Singapouriens, les Coréens,
les Taiwanais, les Hongkongais et les Japonais ont plus la bosse des maths
que les adolescents québécois. C’est du moins ce que
révèlent des tests soumis à des adolescents de 14
ans dans 38 pays. (…)
Montréal
Musée de neuro-histoire
des mathématiques
Le 4 mai 2222
- Vous avez raison, docteur Lovato,
votre revue de presse est porteuse d’éléments de réflexion.
Ces deux articles, distants l’un de l’autre d’à peine quinze ans,
montrent que le Québec de la fin du XXe siècle a certainement
introduit des nouveautés à l’école primaire qui lui
ont permis de rehausser l’enseignement du calcul. Avez-vous une idée
à ce sujet ? questionna le professeur Markov.
- J’y suis allée par déductions,
professeur. L’article de l’année 2000 m’a mise sur la piste… suggéra
timidement la chercheuse.
- J’ai beau relire, je ne vois pas
! répliqua l’octogénaire mystifié.
- J’ai d’abord été
intriguée par le fait que seuls des pays asiatiques devançaient
le Québec en mathématiques. Étonnant, non ? Qu’est-ce
qu’une province francophone d’un pays d’Amérique venait donc faire
là ? Que peut-elle bien avoir en commun avec l’Asie pour se retrouver
en leur compagnie, en tête du peloton ?
- Le communisme !!! s’exclama le
professeur Markov, en éclatant de rire.
- Pas du tout ! Une petite recherche
au centre de documentation scolaire du Musée m’a permis de dénicher
une vieille collection québécoise d’enseignement des mathématiques.
J’y ai alors constaté la présence d’un instrument de calcul
très répandu en Asie et à peu près ignoré
ailleurs en Amérique : l’abaque ! triompha le docteur Lovato.
- La quoi ??? questionna le professeur
médusé.
Prêt pour la troisième
mission, Samuel Markov scrutait avec attention la table-écran. Une
expédition en Asie représentait tout un défi pour
lui qui n’avait jamais mis les pieds dans ce coin du monde.
La Grande Muraille
Les premiers blocs de pierre de
la muraille de Chine furent posés vers le Ve siècle av. J.-C..
À la fin du IIIe siècle av. J.-C., Shi Huangdi, le premier
empereur de Chine, ordonna de réunir les tronçons existants
en une unique muraille enserrant la Chine aux premiers jours de son unification,
afin de la protéger contre les invasions des peuplades du Nord.
Des centaines de milliers d’hommes laissèrent leur vie pour l’édification
de la seule construction humaine visible de la Lune.
Abaque
MATHÉMATIQUES Dispositif
graphique positionnel permettant de représenter des nombres et d’effectuer
les calculs arithmétiques. Le boulier compteur et la planche à
calcul sont des abaques. L’usage du boulier compteur fut largement répandu
en Asie dès le VIIIe siècle jusqu’au XXIe siècle.
Dans un tumulte joyeux, les jeunes
se dirigeaient vers les nacelles de voyage virtuel. Habitués aux
lieux, ils enfilaient rapidement leur neuro-casque et enclenchaient eux-mêmes
le lancement de cette nouvelle mission en pianotant lestement sur le tableau
de bord tactile.
Mission 3
Cité de Xianyang, Chine
des Qin
IIIe siècle av. J.-C.
Chantier de la Grande Muraille
Assis sur un lit de paille et enveloppés
de peaux d’ours, les apprentis-archéologues étaient entassés
dans une charrette de bois. Le froid qui régnait n’arrivait pas
à ralentir les ardeurs du groupe. Les chevaux gravissaient péniblement
la côte escarpée qui voilait l’horizon. Le cocher chinois
n’arrêtait pas de leur rappeler d’être discrets au moment où
le convoi s’approcherait du chantier.
-- L’empereur Shi Huangdi vous a
autorisés à rencontrer Meng Ti, le comptable du Grand Chantier.
Mais il a insisté pour que la visite soit brève et qu’elle
ne dérange en rien le déroulement normal des travaux. De
plus, les gardes sont nerveux, ces temps-ci, à cause des nombreuses
révoltes des ouvriers qu’il a fallu réprimer au cours des
derniers mois.
Le spectacle du chantier maintenant
visible leur coupa le souffle. Comme un gigantesque dragon, la muraille
s’étendait à perte de vue. L’ouvrage titanesque impliquait
la contribution de dizaines de milliers d’ouvriers. Meng Ti accueillit
ses jeunes invités avec un sourire si chaleureux que plusieurs en
oublièrent les directives du cocher.
- Je suis honoré de votre
visite, chers amis. Permettez que je vous fasse visiter les lieux, leur
lança-t-il joyeusement.
Encore impressionnés par
le gigantesque ouvrage de pierres et de briques qui s’étalait apparemment
jusqu’à l’infini, les jeunes accompagnèrent finalement Meng
Ti sous sa tente.
- Nous serons plus à l’aise
ici pour discuter, murmura leur guide. J’ai été recruté
par l’Empereur pour effectuer les nombreux calculs requis pour mener à
bien la construction de la muraille. Ma famille est très riche et
j’ai eu la chance d’étudier à l’école des marchands
de Shaanxi. Dans notre pays, seuls les privilégiés apprennent
la science des cailloux.
Le jeune visiteur placé tout
près du maître chinois réagit aussitôt.
- La science des cailloux ? Qu’est-ce
que les cailloux ont à voir dans votre science ? lança-t-il
intrigué.
- Venez, que je vous explique.
Sortant de sous son manteau un sac
en peau de chèvre usé à la corde, Meng Ti s’agenouilla.
Les jeunes virent alors un étrange dessin cousu à l’intérieur
du manteau (voir le Lo Shu) élimé du maître. Cachant
prestement le carré magique, symbole des disciples de Confucius
de sa vieille école, le maître vit des interrogations naître
sur le visage de ses invités. Il détourna volontairement
son regard et vida le contenu du sac sur le sol.
- Des cailloux !? réagirent
en chœur les jeunes visiteurs.
- Mais ils sont tous pareils ! remarqua
la plus jeune du groupe. Nous avons visité Maruhtu, la comptable
de la cité d’Élam. Elle aussi utilisait des cailloux. Mais
il y en avait de différentes formes : certains représentaient
des unités, d’autres des dizaines, d’autres encore des centaines…
Comment arriverez-vous à compter avec une cinquantaine de petits
cailloux tous semblables ?
Ne sachant pas trop de qui elle
voulait parler, Meng Ti esquissa un mince sourire et répliqua d’un
ton sibyllin :
- Grâce aux bonds dans l’esprit…
Sans chercher à s’expliquer
davantage, le maître s’empara d’un bout de bois et traça deux
lignes parallèles sur le sol. Il déplaça ensuite quelques
cailloux pour les poser près de cet élémentaire tracé.
- Voici les blocs de pierre que
les ouvriers ont transportés sur le chantier aujourd’hui (figure
1). Combien en voyez-vous ?
- Neuf ! lancèrent en chœur
les apprentis-archéologues après une courte hésitation.
- Pas du tout ! gronda le maître
des cailloux. Il y en a soixante-douze.
Pointant l’un des deux cailloux
placés à l’extrême droite, Meng Ti fit un commentaire
qui rappela étrangement aux jeunes leur visite au scribe Ahmès
:
- Celui-ci me fait penser à
un seul bloc de pierre. Mais chacun des sept cailloux qui se trouvent de
l’autre côté du trait (le savant marchand parcourait du doigt
le trait séparant les deux groupes de cailloux) en vaut plusieurs
! Quand je traverse une ligne de droite à gauche, j’imagine comme
un bond, dans mon esprit. Ce bond me rappelle qu’un caillou en vaut tout
à coup plusieurs autres… Et vice-versa quand je me déplace
de droite à gauche, triompha-t-il en croisant lentement les bras
sur sa poitrine.
Les jeunes se regardèrent
d’un air entendu. Tout le monde reconnaissait dans les bonds de l’esprit
décrit par leur professeur chinois une nouvelle façon de
jouer à faire comme si… Dans cette variante asiatique, le même
caillou pouvait prendre des valeurs différentes. Suffisait de le
changer de position…
Ignorant que ses élèves
attentifs faisaient intérieurement des liens entre la présente
mission et les deux précédentes, Meng Ti poursuivit sa démonstration.
- Ces soixante-douze blocs viennent
s’ajouter aux deux cent cinquante-six autres déjà transportés
cette semaine.
Joignant le geste à la parole,
le maître déposa d’autres cailloux sur son abaque (figure
2).
- Pour tenir le compte à
jour, je commence par mettre un peu d’ordre dans ce fouillis (figure 3).
Et le bond dans l’esprit (il avait retiré le lot de cailloux regroupés
entre les deux traits pour n’en laisser qu’un seul de l’autre côté
du trait situé à gauche) me permet de dire que les ouvriers
ont donc transporté trois cent vingt-huit blocs de pierre jusque-là,
cette semaine.
La leçon sur la science des
cailloux se poursuivit à un rythme accéléré
rappelant aux apprentis-archéologues les consignes du cocher. Meng
Ti accompagnait ses propos de gestes amplifiés, mais toujours précis.
- Le mois dernier, la fièvre
a frappé les 351 ouvriers du chantier. Les voici représentés
par des cailloux (figure 5). Malheureusement, 24 d’entre eux sont décédés.
J’ai donc dû refaire le compte des hommes disponibles. Les cailloux
m’empêchent de soustraire 24. Je vais donc changer ma façon
de représenter les 351 ouvriers en faisant un bond dans l’esprit
(retirant un caillou de la zone centrale, il le remplaça par un
groupe de cailloux logés de l’autre côté du trait situé
à droite), comme cela (figure 6). Comme vous voyez, il y a toujours
351 hommes, mais je peux maintenant enlever ceux qui ont péri.
Quand le cocher revint annoncer
la fin de la visite, Meng Ti venait tout juste de compléter son
dernier calcul. Utilisant son abaque au fur et à mesure, comme un
théâtre imaginaire où se jouait les événements
qu’il évoquait, il avait raconté qu’un four pouvait cuire
quatre-vingt-six briques à la fois et cela, trois fois par jour
(figure 7). La moitié de ces briques seraient ensuite posées
par un habile maçon en une heure à peine. Le maître
des cailloux avait prononcé sa dernière phrase en relevant
la tête.
- Pour savoir ce qu’un maçon
peut poser en une heure, il vous faudra faire un bond dans votre esprit…
Je vois que la leçon doit prendre fin.
Les adieux furent chaleureusement
échangés et les jeunes explorateurs du passé montèrent
dans la charrette la tête encore pleine de questions. Le retour au
Musée promettait de nombreuses discussions collectives et d’autres
manipulations de l’abaque en équipe.
Montréal
Musée de neuro-histoire
des mathématiques
Salle des discussions
L’amphithéâtre du Musée
bourdonnait comme une ruche menacée par un envahisseur. Comme ils
en avaient maintenant pris l’habitude après une expédition
dans le passé, les jeunes échangeaient leurs impressions
et constataient que les événements vécus différaient
souvent d’une équipe à l’autre. L’excitation passée,
la voix du docteur Lovato s’éleva doucement. Le moment de composer
la liste des questions et des sujets de recherche était maintenant
venu.
1. Où se situe la Grande
Muraille de Chine ?
2. Que sait-on de la Grande Muraille
?
3. Qui était Confucius ?
4. Qu’est-ce qu’un carré
magique ?
5. Que sait-on du Lo Shu et quel
est le rôle des couleurs dans la représentation cousue à
l’intérieur du manteau du maître ?
6. Pourquoi Meng Ti a-t-il paru
embarrassé quand nous avons remarqué le Lo Shu ?
7. Peut-on répertorier les
abaques ayant existé ?
8. Combien de cailloux sont impliqués
dans un « bond de l’esprit » ?
9. Supposons un nombre exprimé
en chiffres égyptiens, comment le traduire sur l’abaque de Meng
Ti ?
10. Même question avec les
cailloux élamites.
11. Même question avec des
kilodollars.
12. Peut-on refaire les calculs
de Meng Ti (les 4 opérations) ?
13. Les bonds de l’esprit font
que l’on peut représenter un nombre de plusieurs façons différentes,
mais équivalentes. Pouvons-nous imaginer dix façons distinctes
de représenter le nombre 381 ?
…
Le professeur Markov suggéra
au groupe de refaire les calculs du maître des cailloux en les exécutant
simultanément sur un abaque et avec les kilodollars.
- Les bonds de l’esprit me rappellent
les échanges de monnaie, et j’ai l’impression qu’ils nous guideront
dans nos découvertes.
En guise d’abaque, Samuel Markov
leur proposa de tracer des lignes sur une grande feuille de papier et d’utiliser
quelques jetons en lieu et place des cailloux.
Michel Lyons
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