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MATHADORE
Volume 2 Numéro 56 - 30 septembre 2001
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L'hebdomadaire gratuit portant
sur l'enseignement des mathématiques
IL ÉTAIT UNE FOIS… DEMAIN !
Arrondissement de New-York
Mégapole est-atlantique
Le 22 février 2222
22h23 GMT
Une pluie jaunâtre et grasse dégoulinait sur le dôme
écologique depuis au moins une bonne dizaine de jours. Pour une
trentième année consécutive, l’Amérique du
Nord traversait un triste hiver sans neige. Dans la salle à manger
presque déserte du Centre des services de l’environnement, Juanita
parcourut rapidement le menu affichant les prix en kilodollars :
1. Filet de simili-truite amandine : 37,48 k$
2. Salade d’algues : 8,89 k$
3. Mousse à la menthe : 4,25 k$
Soudain, et pour la première fois, elle ressentit le malaise.
Constatant qu’elle n’arrivait pas à effectuer mentalement l’addition,
Juanita se raidit. Intriguée, elle fronça les sourcils et
relut avec attention les prix affichés. Ce type de calcul élémentaire
aurait pourtant dû s’effectuer dans son esprit en l’espace d’une
fraction de seconde. Comme six milliards d’humains — environ les deux tiers
de la population du globe — Juanita avait reçu, dès sa naissance,
l’implant d’un bio-calculateur inséré à la base de
son cerveau qui lui permettait d’effectuer mentalement toutes les opérations
associées à la consommation. Elle pouvait d’ailleurs obtenir
avec la même facilité les réponses aux calculs les
plus complexes que lui réclamait son travail de météorologue.
Rendue possible par l’explosion des technologies quantiques et moléculaires,
l’assistance informatique au calcul humain avait conquis pratiquement la
totalité de la planète vers la fin du XXIe siècle.
Il avait tout de même fallu attendre une trentaine d’années
pour assister à la disparition complète et définitive
de l’enseignement du calcul dans les écoles. Fleuron de l’éducation
publique depuis sa création, l’apprentissage du calcul, était
devenu vers l’an 2100 une pénible obligation déconnectée
de la réalité et qualifiée d’anachronique, voire d’inutile
par ses détracteurs de plus en plus nombreux et influents. Le décret
du 23 juillet 2128 avait sonné le glas de cette matière et,
au moment du souper de Juanita, le monde entier avait la conviction d’avoir
à jamais réglé la question du calcul humain.
D’abord dénoncée par les intellectuels, l’intervention
chirurgicale mineure qui visait à implanter un micro-processeur
permettant l’exécution quasi instantanée des calculs les
plus tarabiscotés était donc devenue en 2222 une pratique
universellement répandue et approuvée. Presque inactif jusqu’au
stade de l’adolescence, le bio-calculateur entrait véritablement
en fonction avec la maturité neuronale. Toute personne en bonne
santé se trouvait alors dotée de la phénoménale
puissance de calcul d’un ordinateur de poche.
Persuadée que son esprit était tout simplement embrouillé
par une trop longue journée de travail, Juanita se désintéressa
du problème et profita de ce rare moment de tranquillité
pour savourer un excellent repas. Le malaise se manifesta cependant de
nouveau au moment d’inscrire sur la facture électronique le montant
qu’elle entendait laisser au serveur. Celui-ci eut beau lui souffler que
l’addition s’élevait à 50,62 k$ et qu’un pourboire de 10
à 15 % le satisferait parfaitement, Juanita fut incapable d’établir
le montant correspondant à ajouter. Stupéfaite et confuse,
elle régla pour 100 k$ et, après avoir constaté le
large sourire de satisfaction du serveur, elle quitta les lieux sans avoir
la moindre idée de ce qui était en train de lui arriver…
Arrondissement de Shanghai
Mégapole est-asiatique
Le 22 février 2222
22h24 GMT
Au volant de son mastodonte, Tchan leva les yeux vers l’afficheur électronique
planté en bordure de l’autoroute lui annonçant qu’il se trouvait
à sept cent quatre-vingt-cinq kilomètres de sa destination.
Consultant machinalement le tableau de bord, il s’adressa à son
compagnon de voyage : " À deux cent douze kilomètres à
l’heure, nous serons à la maison dans… " Tchan fut incapable de
compléter sa phrase. Son bio-calculateur venait tout juste de flancher.
Aucun nombre ne lui venant à l’esprit, il tourna son regard interloqué
vers son compagnon qui dormait à poings fermés…
Aéroport international de Tunis
Mégapole nord-africaine
Le 28 février 2222
22h51 GMT
Jamais n’avait-on assisté à pareil chaos à l’aéroport
international de Tunis, le site aéroportuaire le plus achalandé
au monde. Des dizaines de gros-porteurs se trouvaient actuellement retenus
dans les airs, les pilotes attendant impatiemment l’autorisation d’atterrir.
En effet, depuis environ une demi-heure, les contrôleurs aériens
n’arrivaient plus à donner des directives cohérentes, congestionnant
de ce fait gravement, et davantage de minute en minute, le trafic suspendu
au-dessus de leurs têtes. Dans la tour de contrôle, à
travers un indescriptible fouillis, on entendit hurler Moncef, le contrôleur
en chef : " Je n’y arrive plus ! Je suis incapable d’évaluer le
temps nécessaire à l’atterrissage… À l’aide ! "
Arrondissement de Vienne
Siège de la Commission mondiale de l’intelligence et de la créativité
Mégapole ouest-européenne
Le matin du 28 février 2222
- La crise mondiale que nous traversons était absolument prévisible.
Il fallait bien qu’un jour un de ces bidules à la con finisse par
planter !
Le professeur Samuel Markov leva les bras au ciel pour appuyer son
élan oratoire. Avec ses longs cheveux blancs en broussaille et sa
tenue débraillée, il traînait derrière lui une
réputation d’objecteur de conscience marginal et d’intello subversif.
Aujourd’hui âgé de quatre-vingt-cinq ans, il avait mené
tous les combats contre les implants bio-moléculaires dans l’indifférence
la plus méprisante des intellectuels et des politiciens de la planète.
Au lendemain de la catastrophe, alors que le décompte des implants
défectueux atteignait déjà les centaines de millions,
tous les yeux des dirigeants mondiaux s’étaient désespérément
tournés vers la Commission mondiale de l’intelligence et de la créativité
à la recherche d’une lueur de solution. Et Samuel Markov avait été
sollicité de toutes parts pour y siéger… Sur sa lancée,
le vieux professeur poursuivit :
- En supprimant tout apprentissage du calcul intelligent dans les écoles,
le siècle qui nous a précédés a ni plus ni
moins assassiné le raisonnement numérique et livré
le cerveau humain à une mécanique infernale et abrutissante.
Ah oui ! Les réponses nous viennent maintenant rapidement et avec
une précision hallucinante. Une précision maniaque et inutile,
si vous voulez mon avis. Mais tous ces beaux cerveaux mécanisés
n’ont pas la plus élémentaire notion de ce que ces foutus
résultats signifient ni d’où ils peuvent bien venir ! À
cause du bogue des deux, l’humanité risque maintenant de retourner
à l’Âge de pierre de l’arithmétique. Quand un cerveau
a eu droit à une ou deux années de calcul assisté
par bio-calculateur, il devient pratiquement incapable d’aborder une opération
élémentaire sans l’aide de sa cyber-béquille… Résultat
? Les millions d’adultes actuellement frappés par le bogue survenu
à cause de la confusion des deux à 22h22 le 22 du 2e mois
de l’an 2222 sont à toutes fins utiles devenus, mathématiquement
parlant, des ignorants et des incultes. Le moindre raisonnement numérique
lié à la consommation courante leur est désormais
interdit. Toute estimation concernant des mesures ou des calculs élémentaires
leur semble inaccessible. Quel beau gâchis !
Réunis à Vienne au siège social de la Commission
mondiale de l’intelligence et de la créativité, la crème
de l’élite scientifique planétaire encaissait les coups de
boutoir de l’octogénaire avec résignation et consternation.
Caroline Lovato fut la première à briser le silence de plomb
qui avait suivi la tirade du savant marginal. Docteur en enseignement,
elle dirigeait le Musée de neuro-histoire des mathématiques
situé à Montréal.
- Professeur Markov, nous devons admettre avec vous que l’humanité
a non seulement perdu l’aptitude pour le calcul non assisté, mais
également, et surtout, la capacité de l’enseigner de nouveau.
Depuis des décennies, plus personne sur cette planète n’a
la moindre idée des processus d’apprentissage permettant l’acquisition
des compétences du calcul intelligent et autonome. En revanche,
grâce à la neuro-cybernétique, le Musée de Montréal
possède des scénarios de réalité virtuelle
rendant accessible toute l’histoire du calcul de son origine balbutiante
jusqu’à la conception des bio-calculateurs les plus avancés.
Grâce à ce cumul magistral réalisé tout au long
du XXIe siècle par des dizaines de milliers d’informaticiens et
d’historiens venus des quatre coins du monde, chaque parcelle d’histoire
du calcul est aujourd’hui répertoriée au Musée et
rendue virtuellement accessible, comme si on y était.
- Voilà une bonne nouvelle, docteur Lovato, renchérit
le professeur Markov. Mais, malgré toute la bonne volonté
du monde, je me sentirais moi-même incapable de retourner aux balbutiements
de l’arithmétique après avoir connu le calcul assisté.
En dépit de la paralysie de mon bio-calculateur, je n’y parviendrais
probablement jamais. Et les gens qui ont été épargnés
par le bogue sont dans l’absolue impossibilité de réfléchir
aux calculs que leur cerveau parvient encore à générer
en quelques milliardièmes de seconde… C’est un peu comme si on vous
demandait de réfléchir à votre façon de rester
en équilibre pendant que vous marchez. Tout ce processus est tellement
ancré dans votre esprit qu’il se retrouve hors d’atteinte de votre
capacité d’analyse logique.
Les membres de la Commission étaient intensément concentrés
sur les échanges de points de vue entre le vieux professeur et la
jeune historienne, mondialement reconnue. Caroline Lovato resta plongée
dans une brève, mais intense méditation. À nouveau,
elle rompit le lourd silence ambiant.
- Je suis d’accord avec votre point de vue, professeur, et je pense
que la voie à suivre pour rétablir dans nos sociétés
le calcul intelligent non assisté surgit comme une conséquence
logique de votre analyse. S’il existe un espoir de redonner à notre
monde un calcul intelligent non assisté, c’est avec l’aide des enfants
que nous devrions tenter de le concrétiser. Il faudrait agir avant
que les bio-processeurs n’entrent en fonction, ne sachant pas d’avance
si ceux qu’ils portent sont ou non affectés par le bogue. Je propose
de réaliser un projet-pilote avec un petit groupe de jeunes qui
pourraient utiliser le laboratoire de réalité virtuelle du
Musée de neuro-histoire des mathématiques pour reconquérir
le calcul humain. Une équipe de chercheurs pourrait superviser leurs
expéditions dans le passé et recueillir leurs trouvailles
pour rebâtir une séquence naturelle d’apprentissage destinée
aux futures générations d’élèves dans les écoles.
- Docteur Lovato, reprit le professeur Markov, je serais honoré
de participer à votre projet. Soyez de plus assurée que je
ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour en faire un immense succès.
Et je serai à Montréal dans quelques jours pour la première
expédition virtuelle dans le passé, à la recherche
du calcul perdu…
-
Michel Lyons
Message aux abonnés de Mathadore
Vous avez la chance de côtoyer des enfants
de 8 ans et plus ? Alors, faites du recrutement pour qu'ils se joignent
au projet-pilote du docteur Lovato et du professeur Markov. Invitez des
jeunes à les suivre au Musée de neuro-histoire pour participer
à leur conquête des secrets perdus du calcul. Des découvertes
et des épreuves passionnantes attendent les éventuels voyageurs
dans le temps où seul le travail d'équipe leur permettra
de couronner de succès chacune des expéditions dans le passé
qui attendent nos scientifiques du futur. Il y a mieux... Laissez-nous
savoir par courriel que vos aventurières et aventuriers sont à
bord !
Nous ne voulons pas interdire ces expéditions
aux adultes, mais nous insistons pour leur rappeler de laisser aux élèves
le premier rôle dans les activités que nous leur réservons
à compter du prochain Mathadore historique. Soyons clairs : même
si le bio-processeur est une invention digne des romans de science-fiction,
les ratés et les incapacités des personnages fictifs des
trois mégapoles du texte qui précède, ainsi que la
quasi impossibilité, évoquée par le professeur Markov,
de revenir aux sources du calcul quand on a maîtrisé les automatismes
sont des réalités on ne peut plus actuelles et répandues
à un niveau épidémique. En effet, selon une enquête
de Statistique Canada :
"... 38 % des Canadiens adultes, soit 6,6 millions
d'individus, sont incapables d'exécuter des calculs courants requérant
plus qu'une addition ou une soustraction. De ce groupe, 2,4 millions de
Canadiens ne peuvent même pas réussir une addition ou une
soustraction. " La Presse, 1990.07.18
Demain serait-il plutôt... aujourd'hui ?
M. L.
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