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MATHADORE
Volume 1 Numéro 52 - 27 mai 2001
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L'hebdomadaire gratuit portant
sur l'enseignement des mathématiques
Souvenirs de voyages.
Varennes,
le 27 mai 2001.
Partie de presque rien, l'histoire du dénombrement et de la numération
se termine donc avec l'invention du zéro. La boucle se trouve ainsi
bouclée. N'est-ce pas un dénouement étonnant et aussi
imprévisible que les meilleurs suspens hollywoodiens, quand on sait
que le zéro est souvent le premier nombre présenté
dans plusieurs manuels d'enseignement des mathématiques destinés
aux petits ?
Pour conclure cette série d'articles, il serait approprié
de dresser le bilan de ces voyages dans le temps et dans l'espace que nous
vous avons proposés : une aventure de 45 000 ans parsemée
de tâtonnements hésitants et d'intuitions géniales
se déroulant aux quatre coins de la planète et qui nous force
à réaliser que le développement du concept de nombre
n'appartient à aucun peuple en particulier, mais à toute
notre espèce. Cet incroyable cheminement est beaucoup plus qu'une
saga de l'Homo sapiens; c'est aussi, et surtout, un voyage à l'intérieur
de notre cerveau révélant comme un livre ouvert notre façon
d'apprendre. Si l'on sait tirer les leçons fournies par l'histoire
du développement de la pensée numérique, nous ne pourrons
que mieux accompagner les enfants dans leur appropriation du nombre et
de ses secrets. Des étapes historiques peuvent donc être identifiées
comme des repères incontournables de l'apprentissage de nos élèves.
1. Les balbutiements primitifs ou l'acquisition
du concept de nombre
Voir une série de marques comme un sac à soleils (Mathadore
n° 24) évoque les premiers pas. Le jeu de faire comme si permet
à l'enfant d'aborder le concept de nombre comme il se doit, par
la pensée analogique. Les comptines de dénombrement apprises
par coeur et les chiffres mémorisés ne servent souvent qu'à
voiler l'absence de cette perception primitive, mais essentielle. Chez
l'enfant, l'éveil à une telle perception devient généralement
possible entre cinq et six ans.
2. L'énumération ou la recherche
d'une échelle d'association commode
Quand l'esprit perçoit le nombre par analogie, il peut alors
identifier le type d'association le plus commode en fonction du dénombrement
à faire. Si le nombre est petit, les doigts peuvent suffire. Sinon,
des cailloux ou d'autres menus objets deviennent d'excellents auxiliaires
de dénombrement (Mathadore n° 22). Il en est de même des
encoches ou des marques sur le sol. Les mots d'une prière (Mathadore
n° 26), d'une ritournelle ou d'une chanson peuvent aussi faire l'affaire.
À moins d'inventer une chanson spécialement destinée
aux comptes : un, deux, trois... Savoir énumérer efficacement
est devenu un standard social que tous les parents attendent avec impatience
de leur progéniture. Souvent acquise à vide, cette aptitude
semble à la portée des enfants dès l'âge de
quatre ans. Mais ce n'est qu'avec l'acquisition du concept de nombre qu'elle
s'intègre véritablement au bagage mental de résolution
de problèmes.
3. Le groupement ou l'art de mettre un peu d'ordre
dans ses comptes
La réaction qui pousse Kiko (Mathadore n° 28), l'apprenti-sorcier
du tournoi des aspirants, à grouper ses marques pour mieux capter
visuellement ses comptes concrets n'est rien d'autre qu'un comportement
que nous portons tous en nous. Incapable de dénombrer d'un seul
regard plus de quatre objets alignés, l'oeil humain appelle le cerveau
à son secours. La réaction est parfaitement naturelle : faisons
des groupes pour y voir plus clair ! Les groupes de cinq sont les premiers
à s'imposer vu nos limites perceptives. Mais, le regroupement par
dix suivra de près, hommage morphologique à nos doigts, les
plus fidèles complices du dénombrement humain. D'autres ont
préféré le groupement par vingt, considérant
que les orteils doivent aussi faire leur part. Mais, peu importe la quantité
déterminée, la réaction de grouper s'impose quand
quarante ou cinquante reviennent un peu trop souvent dans le décor.
C'est vers sept ans, en moyenne, que les élèves savent tirer
profit de la stratégie du groupement. On ne parle pas ici d'exécuter
une consigne directe, mais bien d'y recourir spontanément, au moment
que l'enfant juge opportun.
4. L'héritage du groupement : de l'énumération
à la numération
Satisfait de son organisation au moyen du groupement, l'esprit humain
va encore devoir puiser dans sa fertile imagination pour alléger
sa tâche le jour où, ployant sous le nombre, il lui faut consacrer
de trop longues périodes aux comptes. Haboka (Mathadore n° 32),
la bouletière au génie incompris, marque un autre passage
crucial. Renonçant définitivement à garder l'oeil
sur toutes et chacune des unités énumérées,
le cerveau recourt à nouveau au jeu de faire comme si, mais à
un second niveau. Non seulement lui faut-il désormais voir dans
un objet la représentation de quelque chose d'autre, mais encore
va-t-il maintenant falloir regarder certains de ces objets comme s'ils
représentaient les groupes qui lui ont été si utiles,
voire les groupes de groupes et ainsi de suite ! Nous parlons désormais
d'une perception du nombre par la numération. Celle des cailloux
d'argile de la Mésopotamie est concrète (Mathadore n°
36), celle de l'Égypte est symbolique (Mathadore n° 44) tout
comme celle de Sumer, attribuée au rebelle Kalesh (Mathadore n°
38 et aussi Mathadore n° 40), mais toutes celles-ci se situent au niveau
de la numération de forme, un mode de représentation des
nombres où la forme révèle la valeur. Une aptitude
que les jeunes élèves semblent capables de maîtriser
vers 7 ou 8 ans.
5. De la numération de forme à la
numération de position
Quelques lignes tracées sur le sol, des signes placés
un peu plus à gauche ou un peu plus à droite, et voilà
tout à coup le moyen de représenter des nombres aux dimensions
gigantesques, sans devoir créer des formes ou des signes pour chaque
nouveau groupement (Mathadore n° 46). La valeur de position s'impose
comme l'ultime libération permettant de représenter les grands
nombres avec un minimum de signes. De quel gène provient cette incroyable
inspiration ? Dans quel repli cérébral germe cette idée
d'une aussi indescriptible fécondité ? Comment des gens aussi
différents et culturellement éloignés (Mathadore n°
48) en sont-ils venus à la même conclusion ? À moins
que le nombre ne soit au fond qu'un héritage de notre espèce
aussi incontournable que le langage. À la différence que
les cultures qui le développent nous le livrent sous une forme parfaitement
universelle. N'est-il pas bouleversant de constater que la numération
de position, fleuron de la pensée numérique humaine apparue
au terme de dizaines de milliers d'années de tâtonnements,
demeure malgré tout accessible à de jeunes élèves
de 8 ans et plus ?
6. Au delà de la perfection, le zéro
qui n'est tout de même pas rien...
Parlant d'inspiration féconde, comment qualifier celle qui,
comme la cerise sur le gâteau, est venue parachever la numération
de position pour parfaire à tout jamais notre capacité de
représenter les nombres entiers ? Le moine modeste et génial
qui a su proposer un signe, pour dire que " rien " n'est désormais
plus vide, était-il aussi inconscient que Schriniva (Mathadore n°
50) de l'invraisemblable pérennité de sa contribution ? Quelle
autre invention humaine est restée inchangée depuis quinze
siècles tout en suscitant encore l'admiration des savants contemporains
? Des articles et des volumes entiers sont encore aujourd'hui écrits
pour glorifier sa contribution. Il ne serait absolument pas exagéré
de placer le zéro dans la liste des dix plus grandes inventions
de l'histoire des sciences. Même si sa nature discrète le
prive trop souvent de la reconnaissance qui revient pourtant de plein droit
à ce héros modeste, à ce zéro obscur.
Michel Lyons
P.S. Cet article est le dernier du volet historique de Mathadore pour
l'année scolaire 2000-2001. D'abord merci pour vos bons mots et
pour les généreux messages d'appréciation. À
la lumière des témoignages reçus, il semble bien qu'il
y aura une suite dès septembre prochain. Et si des suggestions vous
viennent à l'esprit, n'oubliez pas de nous les adresser d'ici là
sachant qu¹un seul clic nous sépare... Bonne fin d'année
scolaire et à très bientôt !
Réponses aux questions de Mathadore 48
Une coquille s'est glissée dans cette section du dernier Mathadore.
Reprise...
3. La cordelette verte utilisée par Huago indiquait une somme,
celle des nombres des trois cordelettes qui lui étaient attachées,
soit 541 lamas.
Réponses aux questions de Mathadore 50
1. Les nombres notés en gras dans le texte sont : 5002, 8937,
27, 9675, 5002, 52, 502, 520 et 7000.
2. Sur l'abaque à poussière, le moine Bashkarunta a effectué
:
3629 + 1373 = 5002
3. L'invention de Schriniva donne véritablement naissance à
une numération de position de base dix qui permet non seulement
la représentation de tout nombre entier, mais qui offre aussi un
support au calcul qui est parfaitement compatible et concordant avec la
numération écrite. L'invention du moine donne naissance à
notre numération moderne.
La semaine prochaine : dernière parution de l'année
scolaire.
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