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MATHADORE
Volume 1 Numéro 50 - 13 mai 2001
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L'hebdomadaire gratuit portant
sur l'enseignement des mathématiques
La dernière invention
Monastère jaïniste
Mont de l'Éternité
Inde septentrionale
406 ap. J-C..
Aussi loin que sa mémoire pouvait le ramener, Bashkarunta ne
pouvait se souvenir d'un orage aussi violent. Les rafales de pluie fouettaient
les murs du modeste monastère et la foudre déchaînée
éclairait la pièce comme en plein jour. Les coups de tonnerre
faisaient vibrer le sol à tel point que la montagne de l'Éternité
semblait vouloir s'effondrer sous la charge colérique des cieux.
Incapable de se concentrer, le vénérable moine indien s'était
levé. Il avait à peine touché son modeste repas composé
de fèves et de noix. Son esprit se heurtait constamment au même
problème et il n'avait pas le coeur à manger :
-- Comment une science aussi parfaite peut-elle conduire à une
telle impasse ? s'était-il exclamé à bout de patience
en jetant un regard de dépit sur l'abaque à poussière
posé à même le sol de sa cellule.
Et comme l'orage redoublait d'ardeur, il avait décidé
de se rendre à la bibliothèque. Portant sa lampe à
l'huile et marchant d'un pas hésitant, il entendait au loin une
douce musique et l'idée lui paraissait soudain excellente d'aller
se détendre un peu.
Schriniva était certes l'élève le moins doué
pour les sciences qu'il avait eu sous son aile au cours de sa longue et
admirable vie monastique. Par contre, son talent musical était tout
à fait exceptionnel. Les doigts de ce frêle novice soutiraient
aux cordes de la harpe une substance divine et Bashkarunta ne se lassait
pas d'écouter les mélodies sublimes de son jeune élève.
Pénétrant dans la bibliothèque le vénérable
moine avait discrètement salué le novice. Méditant
pendant de longues minutes, il n'avait pas remarqué que l'orage
s'était enfin éloigné. La merveilleuse mélodie
s'était elle aussi achevée et quand Bashkarunta avait ouvert
les yeux, son regard avait croisé celui de Schriniva.
-- Grâce à toi, mon âme a retrouvé l'harmonie,
avait murmuré le moine.
-- Quel était donc l'objet de vos tourments, maître ? avait
répliqué l'élève.
-- J'étais à rédiger le traité sur le mouvement
de la Lune et mes calculs m'ont conduit au nombre deux et cinq-mille.
Comme le prescrivait la langue sanskrite, le vénérable
moine avait énoncé le nombre cinq mille deux en récitant
les unités en ordre croissant. Poursuivant son explication, Bashkarunta
avait ajouté :
-- Quand j'avais ton âge, le maître Sthulabhadra m'avait
enseigné l'art laborieux du calcul sur l'abaque à jetons.
Les nombres les plus gigantesques peuvent apparaître sur cet instrument.
J'avais ensuite appris à utiliser les chiffres sur un abaque à
poussière. Au lieu de poser, disons neuf jetons en position des
centaines, il suffit de tracer du doigt, dans la poussière, un seul
signe, le chiffre neuf, pour économiser temps et efforts. Et de
même à chacune des positions, peu importe la longueur du nombre.
Ainsi, pour le nombre sept, trois-dix, neuf-cents et huit-milliers, quatre
petits signes placés côte-à-côte peuvent représenter
cette grande quantité. Sur l'abaque à jetons, il aurait tout
de même fallu déposer sept et deux-dix jetons !
Schriniva parvenait difficilement à suivre l'exposé de
Bashkarunta. Son esprit n'arrivait tout simplement pas à saisir
cette science que son savant interlocuteur avait élevé au
rang suprême. Il avait souvent entendu son maître vénérable
dire que seule la musique pouvait transporter son esprit plus haut que
la science des nombres. Alors Schriniva se demandait comment il pouvait
être, lui, si doué qu'on le disait pour la musique et avoir
l'esprit si obtus dans l'art et la science des nombres ? Sans réaliser
l'émoi de son élève, le vieux moine avait poursuivi
sa tirade :
-- Réalises-tu qu'avec les neuf premiers chiffres de la vieille
numération jaina, tous les nombres imaginables peuvent être
représentés sur l'abaque à poussière ? Mais
quand vient le temps d'inscrire ces nombres dans mon traité, je
dois renoncer à cette merveilleuse notation. Oh ! Il serait possible
de représenter un nombre comme cinq, sept-dix, six-cents et neuf-milliers
avec quatre petits signes juxtaposés : neuf, six, sept et cinq !
Tous en comprendraient le sens, mais cela est impossible pour le nombre
deux et cinq-mille... Comment, en effet, juxtaposer les signes cinq et
deux sans créer la confusion ? S'agit-il de deux et cinq-dix, de
deux et cinq-cents, de deux-dix et cinq-cents... ? Et que penser d'un nombre
comme sept-milliers ? À cause de tous ces vides aux premières
positions, un seul signe apparaît dans la poussière, le sept.
Je dois abandonner une riche notation et noter ces nombres en mots sanskrits.
Comme si ma science était incapable de parler du vide, du néant,
du rien... La science des nombres serait-elle plus faible que la philosophie
?
Les derniers mots du vénérable mathématicien avaient
soudainement tiré Schriniva de sa torpeur hébétée.
Bashkarunta, de son oeil averti, avait vu s'allumer dans le regard de son
élève la flamme de l'esprit frappé par la révélation.
Le jeune novice s'était alors mis à parler d'une voix ferme
que son maître ne lui connaissait pas :
-- Je me souviens d'avoir déjà ressenti le même
désarroi à propos des silences. La musique n'est pas seulement
une façon d'harmoniser les sons. Pour moi, elle est aussi et surtout
l'art d'aménager les silences... Quand vient le temps d'enregistrer
une mélodie dans ma tête, les sons deviennent des traits de
couleur. Une ligne droite et bleue me rappelle la hauteur d'un son aigu
et froid, tandis qu'un arc rouge évoque un son grave et chaud. Dans
mon esprit, la musique devient un art visuel. Mais comment tracer les silences
? Comment capturer et visualiser l'absence, le rien ? Comment peindre le
silence allongé par rapport au silence bref ? Après de nombreuses
heures de méditation, l'idée m'est un jour venue d'utiliser
le point. N'est-ce pas la marque la plus insignifiante, l'être le
plus négligeable ? Le point devenu silence peut ensuite être
répété pour marquer des silences plus ou moins allongés.
Alors...
Schriniva avait tout à coup réalisé que son maître
ne l'écoutait plus. Le vieux moine lui avait tourné le dos
et s'en était retourné du même pas hésitant
qui l'avait conduit en sa présence.
Quand, au lever du jour du matin suivant, Bashkarunta revint écouter
les mélodies de son élève, le maître posa sa
main sur la tête de Schriniva. Réalisant que ce geste affectueux
était le seul dont il pouvait se souvenir, l'humble novice baissa
les yeux.
-- En donnant au vide la place qui lui revient dans l'art et la science
du calcul, tu as donné aux nombres la magnificence de ta musique.
Tous deux permettent désormais d'atteindre le Nirvana. Brisant les
chaînes des chiffres, tu as permis de marquer le silence numérique
au moyen d'un signe, le sunya. En créant le sunya, tu nous as donné
plus de pouvoir sur la connaissance que tous les grands maîtres réunis
qui t'ont précédé. Et la perfection ainsi conférée
à la numération jaina lui assurera l'existence éternelle.
Bouleversé par cette consécration inattendue, Schriniva
sentit son coeur se serrer. Modestement, il se dit en lui-même qu'une
aussi insignifiante suggestion ne pouvait d'aucune façon mériter
le flot de louanges de son maître vénéré. Mais
le moine savant pouvait mieux que lui juger des répercussion considérables
de l'invention du zéro. Mieux d'ailleurs aussi que la plupart des
personnes utilisant encore, seize siècles, plus tard le même
système indien qu'il venait ainsi de parachever.
Michel Lyons
Questions
1. Écrire en chiffres les nombres notés en gras dans le
texte.
2. Quelle opération a été réalisée
par le moine Bashkarunta sur l'abaque à poussière ?
3. En quoi l'invention de Schriniva est-elle véritablement inestimable
?
Réponses aux questions de Mathadore 48
1. Les quipus font appel à une numération de position,
de base dix, tout à fait similaire à celle des tables à
calcul européennes du temps de Charles Quint.
2. Les trois troupeaux de lamas du village de Quitua comptaient respectivement
142, 264 et 135 bêtes.
3. La cordelette verte utilisée par Huago indiquait une somme,
celle des nombres des trois cordelettes qui lui étaient attachées,
soit 641 lamas.
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