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MATHADORE
Volume 1 Numéro 48 - 29 avril 2001
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L'hebdomadaire gratuit
portant sur l'enseignement des mathématiques
La danse des noeuds
Vallée de Nazca,
Amérique du Sud,
Au matin du 12 juillet 1526.
" Quipucamayoc i core ! Quipucamayoc i core ! "
L'appel lancé par Felipilla avait aussitôt déclenché
une indescriptible frénésie. Des dizaines d'enfants s'étaient
instantanément attroupés sur la place publique du village
de Quitua et leurs cris hystériques donnaient l'impression qu'une
attaque terrifiante allait survenir. Pourtant, c'est la joie qui animait
cet incroyable charivari et c'est l'impatience si longtemps refoulée
qui était à l'origine de cette explosion de plaisir.
" Les Quipucamayocs arrivent ! "
L'Empire inca du XVIe siècle était extrêmement bien
organisé et tout y était minutieusement répertorié.
À chaque année, les comptables de l'Empire passaient de villes
en villages pour y inventorier les gens et les biens qui s'y trouvaient.
Les Quipucamayocs (littéralement Gardiens du quipu) se présentaient
donc annuellement transportant leurs précieux quipus, ensembles
de cordelettes sur lesquels ils inscrivaient les nombres au moyen de noeuds.
Chaque quipu constituait ni plus ni moins un livre de comptes.
Les Quipucamayocs jouissaient d'une notoriété et d'un
statut enviable puisqu'ils étaient directement sous la protection
de l'Inca, le vénéré Fils du Soleil. Leur incroyable
popularité auprès des enfants découlait du fait qu'il
leur fallait recourir à l'aide des jeunes - de plus de huit ans,
au grand désespoir des plus petits ! - pour parvenir à dénombrer
les bêtes, les biens, les mesures de grains et les plantes aussi
bien que les hommes, les femmes, les jeunes et les naissances.
Pendant les jours que durait la visite des Quipucamayocs, les enfants
du village devenaient donc leurs assistants, transportant tel objet ou
regroupant les lamas dans une étonnante chorégraphie quasi-militaire
et sous le contrôle absolu des comptables de l'Inca Atahualpa. Les
villageois de Quitua appelaient cette période la danse des noeuds.
Maintenant âgée de 8 ans, Felipilla pouvait donc participer
pour une première fois à ce qu'elle avait toujours perçu
comme une danse rituelle. Fascinée par tout ce branle-bas, elle
avait souvent versé des larmes, incapable de refouler son ardent
désir d'être invitée à la fête. Mais le
grand jour était enfin arrivé et Felipilla s'était
jurée d'être la première à rejoindre les émissaires
d'Atahualpa.
C'est à Huaco qu'elle fut confiée et celui-ci entreprit
dès son arrivée le dénombrement des lamas, l'animal
et le bien le plus précieux de tout l'Empire inca. Le cheptel de
Quitua était réparti entre trois grandes familles du village
et chaque troupeau devait être séparément dénombré.
Le compte avait donc commencé par les lamas appartenant à
la famille de Felipilla.
Suivant un protocole toujours rigoureusement respecté par la
confrérie des Quipucamayocs, Huaco avait déroulé sur
une longue table de bois une grande pièce de laine rectangulaire
sur laquelle étaient dessinée une grille quadrillée
de cinq cases sur quatre. C'est dans ces carrés qu'il allait déposer
ses petites pierres arrondies représentant les bêtes. À
côté de la magnifique étoffe se trouvaient soigneusement
allongées les fameuses cordelettes servant à la fabrication
des quipus. Une fois établi son quartier général,
Huaco avait alors ouvert le bal. Pendant trois heures consécutives,
les lamas étaient sortis un à un des enclos par les enfants
obéissant au doigt et à l'oeil aux ordres du Quipucamayoc.
Pour chaque bête, un jeton était déposé par
le comptable dans une case et dès que dix jetons se trouvaient réunis
dans la même case, il les retirait d'un geste fluide pour n'en laisser
qu'un seul dans la case placée juste au-dessus. Quand dix jetons
se trouvaient dans la case du dessus, celle-ci était à son
tour vidée de son contenu pour ne laisser qu'un jeton dans la case
suivante et ainsi de suite.
-- Mais pourquoi enlèves-tu des cailloux alors qu'il y a de plus
en plus de lamas ? n'avait pu s'empêcher de lui demander Felipilla,
transgressant pour la nième fois la règle stricte voulant
qu'il soit interdit d'adresser la parole aux Quipucamayocs pendant leur
travail ou de les distraire de quelqu'autre manière.
Huaco n'avait pu s'empêcher de retrousser un sourcil.
-- Décidément, fillette, ta bouche est plus grande que
ta prudence. Je pourrais bien te faire couper la langue pour oser me déranger
comme tu le fais à répétition...
Mais Huaco était plus amusé qu'agacé par cette
petite fille avide de comprendre son art. Constatant la frayeur que sa
remarque avait soudain fait naître dans les yeux de Felipilla, il
avait laissé échapper un grand éclat de rire.
-- Rassure-toi. Tes questions me rappellent les miennes quand j'avais
ton âge, même si j'ai dû payer le prix pour les avoir
posées avec trop d'insistance... avait-il ajouté pour ne
pas l'effrayer davantage.
Patiemment, il lui avait alors expliqué comment un jeton qui
s'élevait d'une case en valait dix logés dans la case inférieure.
-- Un peu comme un collier d'or qui vaut plusieurs colliers de pierres
précieuses ? avait spontanément réagi Felipilla.
-- Tout juste ! Ton intelligence est vive, avait constaté Huaco.
Plus un jeton s'élève dans la grille et plus le nombre de
lamas qu'il représente est grand.
Dès que les cent quarante-deux lamas eurent été
un à un dénombrés au moyen des cailloux posés
sur l'étoffe de laine, le Quipucamayoc avait saisi une cordelette
sur laquelle il avait enregistré le compte en nouant successivement,
un noeud, quatre noeuds et deux noeuds. Satisfaits, Huaco, Felipilla et
les autres petits assistants avaient aussitôt repris la route sachant
que deux autres troupeaux devaient aussi être dénombrés
avant le coucher de l'astre divin.
Cour de l'Empereur Charles Quint,
Espagne,
12 juillet 1526.
Quand le Premier maître comptable du roi d'Espagne avait pénétré
dans la pièce qui lui servait de lieu de travail, il avait machinalement
jeté un regard sur sa table à calculer. Constatant qu'il
y avait laissé son dernier compte, il parcouru rapidement des yeux
les rainures encore occupées par quelques jetons de bois. L'image
des vaisseaux de l'Empereur quadrillant les mers du monde lui revint alors
à l'esprit.
-- Cent quarante-deux vaisseaux ! Quelle incroyable puissance que celle
déployé par notre flotte impériale!
Vallée de Nazca,
Amérique du Sud,
Au soir du 12 juillet 1526.
Le Royaume du peuple du Soleil était plongé dans la nuit
depuis déjà un bon moment quand les enfants de Quitua regagnèrent
leur foyer. Malgré la fatigue, la troupe entourant Huago chantait
un hymne de reconnaissance qui emplissait la nuit d'une joie irréelle.
À quelques mois de la brutale invasion qui allait permettre aux
conquérants venus d'Espagne d'écraser l'Empire inca d'Atahualpa,
personne sur terre n'avait eu la chance de constater que, dans leur pensée
mathématique, ces deux peuples vivant dans des mondes totalement
étrangers avaient pourtant atteint un même génial niveau
de représentation numérique. Pourtant, même des enfants
auraient pu le réaliser. Si on leur en avait donné l'occasion...
Michel Lyons
Questions
1. Quel type de numération est utilisé sur les quipus
? Comment se compare-t-il à celui des tables à calcul européennes
du temps de Charles Quint ?
2. Combien de lamas y avait-il dans chacun des trois troupeaux du village
de Quitua ?
3. Quel était le rôle de la cordelette verte utilisée
par Huago dans son quipu ?
Réponses aux questions de Mathadore 46
1. Le système de Wang Chong est une numération de position
tandis que celui des comptables mésopotamiens est une numération
de forme (qui n'est pas positionnelle). Le système des jonchets
comporte 18 chiffres (deux séries de 9 chiffres) et ce nombre suffit
pour représenter tout nombre si grand soit-il. Le système
mésopotamien compte cinq formes différentes, mais il en faudrait
un nombre infini pour pouvoir représenter n'importe quel entier.
2. Les nombres du système des jonchets illustrés à
la pièce jointe de Mathadore 46 sont :
a) 639
b) probablement 97 460
c) 876
d) probablement 1890.
Il faut remarquer que la première série de chiffres du
système de Wang Chong n'était utilisée que pour les
unités, les centaines, les dizaines de mille... autrement dit les
puissances paires de la base. Les puissances impaires étaient uniquement
occupées par les chiffres de la deuxième série. Cette
alternance destinée à bien situer les positions ne parvenait
cependant pas à combler l'absence du zéro.
3. Comme l'illustre les incertitudes notées au numéro
2, l'absence d'un symbole marquant une position vide crée une certaine
confusion dans le système chinois. Sans le zéro, cette numération
était fortement déficiente puisque la lecture des nombres
nécessitait un certaine référence au contexte.
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