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MATHADORE
Volume 1 Numéro 46 - 15 avril 2001
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L'hebdomadaire gratuit portant
sur l'enseignement des mathématiques
Le maître des jonchets
Observatoire du Yang-tseu-kiang,
Chine de la dynastie des Han,
102 av. J.-C..
Jetant un dernier regard sur les pages du Chou
Pei Suan Ching, le traité mathématique que l'empereur Wou-ti
lui avait ordonné de réviser et de mettre à jour,
le vieil astronome éprouvait tout-à-coup un légitime
sentiment de fierté. Amorcée plus de mille ans avant sa naissance,
l'oeuvre à laquelle il avait consacré sa vie décrivait
à ce jour, les plus importantes connaissances astronomiques et géométriques
de son peuple. Il en avait vérifié ou rectifié tous
les calculs et chaque mesure avait été soigneusement validée.
Le Chou Pei contenait aussi sa propre contribution puisqu'il y avait ajouté
une importante section au sujet de l'usage des fractions. Remballant ses
jonchets dans le vieux sac de soie, son esprit avait soudainement bondi
plus de quarante années en arrière, au jour où son
grand-père lui en avait fait le présent qui allait transformer
sa vie...
-- Bon anniversaire, Zhong Li !
Fidèle à la superstition de sa famille,
le jeune garçon tendait les mains, droit devant lui, serrant furieusement
les paupières pour empêcher le moindre rayon de lumière
de pénétrer dans ses yeux. Ne serait-ce qu'entrevoir un présent
avant d'avoir laissé son esprit l'interroger tout en le palpant
portait irrémédiablement malheur. Il faudrait alors brûler
le présent et le réduire en cendres... À dix ans,
quand on rêve depuis des semaines à l'unique cadeau auquel
on aura droit pour son anniversaire, pas question de prendre le moindre
risque !
Dès le premier contact avec le tissu soyeux
dans lequel étaient enveloppés les précieux objets,
Zhong Li avait senti ses jambes se dérober. Ses doigts avaient tout
de suite reconnu la présence des bâtonnets. Il aurait été
à ce jour absolument incapable de dire leur nombre (il y en avait
154), mais il savait déjà qu'ils mesuraient environ la même
longueur qu'une main d'homme, qu'ils étaient taillés dans
du bambou et que leur section carrée visait à les empêcher
de rouler. Il s'en était fallu de peu pour que le sac de jonchets
ne lui tombe des mains.
Dès son plus jeune âge, Zhong Li
avait manifesté une curiosité dévorante. Riche commerçant
et producteur de soie, son grand-père Wang Chong devait constamment
répondre à la rafale de questions auxquelles le jeune garçon
avait habitué son entourage. De tous les objets ayant piqué
son intérêt, un lot de bâtonnets de bambou avait été
le plus fascinant pour le jeune Zhong Li. Quand son grand-père s'agenouillait
sur le sol et y déposait les jonchets, la mitraille de " Pourquoi
? " et de " Comment ? " devenait insupportable. La conversation virait
alors au monologue brutal.
-- Petit, cesse de m'importuner ! Je dois faire
mes comptes et ce travail me demande toute mon attention. Les calculs sont
essentiels à mon commerce et la science des nombres ne peut être
comprise par un gamin. Va t'amuser avec les autres enfants !
Malgré l'injonction qui ne laissait généralement
aucune place à la réplique, le tenace Zhong Li ne bronchait
jamais d'un poil. Les yeux rivés sur le réseau de cases tracées
sur le sol où son grand-père posait et déplaçait
les jonchets, il avait d'abord imaginé un scénario mystique
mettant en jeu les forces d'inertie du Yin, concentrées dans les
bâtonnets, et la puissance du mouvement du Yang, animant leurs déplacements.
Touché par cette persévérance, Wang Chong avait, finalement
un jour, légèrement entrouvert la porte de son savoir.
-- Les bâtonnets peuvent compter les doigts
d'un homme aussi bien que ses cheveux. Dans la première case, il
suffit de mettre un jonchet debout pour chaque doigt de la première
main. Pour la deuxième main, je dépose un jonchet couché
auquel s'ajoute un jonchet debout pour chaque doigt supplémentaire,
mais pas pour le dernier...
-- Alors, grand-père, comment dire tous
les doigts d'un homme ?
-- Un seul jonchet dans la case voisine et rien
dans la première.
Sans sa tenace curiosité, Zhong Li aurait
certainement abandonné devant un pareil charabia ! Mais, associant
patiemment au fil des mois les bribes échappées par Wang
Chong, il avait fini par percer le secret des jonchets. En alternant dans
les cases deux suites de symboles désignant chacune les nombres
un à neuf, il devenait possible de représenter des nombres
gigantesques.
Quittant l'observatoire avec son sac de jonchets
sous le bras, le vieil astronome se souvenait distinctement du moment où,
ouvrant les yeux baignés de larmes et serrant le précieux
présent sur son coeur, il avait dit :
-- Oh ! Merci, grand-père...
-- Je t'ai initié à une science
qui ne doit pas demeurer cachée. Porte-la fièrement et veille
à ce qu'elle ne s'éteigne pas, avait répliqué
Wang Chong, en le laissant ému et bouche bée.
Respirant profondément une bouffée
d'air frais en cette soirée d'automne, Zhong Li se disait en lui-même
que son grand-père vénéré serait fier de lui.
Questions
1. Comparez le système de numération
de Wang Chong avec la numération des comptables mésopotamiens
utilisant des cailloux d'argile. Quelles différences importantes
en ressortent ?
2. Sachant que le système chinois des jonchets
a donné naissance à une numération écrite de
même inspiration, déchiffrez les nombres décrits à
la pièce jointe.
3. Quelle sérieuse lacune comportait la
numération écrite inspirée du système des jonchets
?
4. Malgré les apparences, le quatrième
nombre du numéro 3 n'est pas cent quatre-vingt-neuf. Pourquoi ?
Le système de numération égyptien
est un exemple de numération de forme (tout comme ceux des Mésopotamiens
décrits dans Mathadore 38 et dans Mathadore 40). Il est le plus
ancien système connu qui soit intégralement de base dix,
c'est-à-dire qu'il ne comporte aucune autre manifestation de groupement
que celui par dix. Il permet de représenter tous les nombres naturels
jusqu'à 9 999 999 et remonte au 3e millénaire avant Jésus-Christ.
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