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MATHADORE
Volume 1 Numéro 34 - 14 janvier 2001
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L'hebdomadaire gratuit portant
sur l'enseignement des mathématiques
Les fous des nombres.
Crotone,
Grande Grèce (Italie du Sud),
VIe siècle av. J.-C.
Dans sa modeste cellule, allongé sur une
simple paillasse posée sur le sol et les yeux grands ouverts dans
une noirceur d'encre, le jeune Théodore attend la première
lueur du jour. À l'Académie, l'horaire est strict et rigoureux
: lever dès le point du jour et déjeuner frugal tout en assistant
à un entretien philosophique par l'un des maîtres éminents.
Les membres de la secte pythagoricienne ne sont tous réunis que
durant cette heure matinale, sans toutefois échanger entre eux la
moindre parole. L'horaire du reste de la journée dépend de
leur rang dans la hiérarchie.
Entré à l'école depuis à
peine un mois, Théodore fait partie d'un groupe de cinq novices
encore passablement ignorants du fonctionnement de la maison. Après
l'entretien, les novices assistent à des cours allant de la musique
aux sciences naturelles, en passant par la philosophie sans oublier les
mathématiques, évidemment !
À chaque jour, six heures de travaux communautaires
permettent de donner à la secte une autonomie complète :
culture de la terre, élevage de chèvres, ateliers de tissage,
de menuiserie... Les Pythagoriciens font leur fromage et leur pain et pressent
les olives pour en extraire l'huile. Tous ces produits font l'objet d'un
lucratif commerce qui permet l'indispensable indépendance requise
pour consacrer son existence à la connaissance.
La veille, Théodore avait assisté
à son premier cours d'arithmétique. L'idée d'étudier
les nombres lui avait d'abord paru saugrenue. Son père, ingénieur
et astronome réputé, lui avait surtout appris l'amour des
sciences naturelles et de la philosophie. Une solide éducation lui
avait ouvert les portes de l'Académie. Il avait impressionné
les maître-recruteurs par ses connaissances et par sa personnalité
curieuse et perspicace.
Mais, les nombres ? Ne sont ils pas les monotones
instruments du commerce et de la mesure ? Quand le maître d'arithmétique
avait amorcé son cours d'initiation, Théodore avait eu l'impression
d'entendre un illuminé : « Dieu a organisé l'univers
au moyen des nombres. Dieu est l'unité et le monde est la pluralité.
Le un est le géniteur : tous les autres nombres lui doivent leur
existence. L'élévation de votre esprit jusqu'à l'Union
Suprême dépend de votre aptitude à comprendre les rapports
numériques harmonieux dans tout ce qui existe. Tout Pythagoricien
est follement épris des nombres, car tout est nombre ! »
Les cinq novices assis, à même le
sol, devant l'orateur enflammé n'osaient plus croiser son regard.
Le maître indifférent avait alors plongé la main sous
sa tunique et, d'un geste théâtral, jeté une poignée
de cailloux au sol : « Que pouvez-vous dire de ces cailloux ? »
avait-il ensuite ajouté. Le silence qui avait suivi et l'évident
étonnement qui se lisait sur les visages des auditeurs n'avait nullement
ralenti l'élan du maître : « Un nombre a une réalité
physique. Il occupe de l'espace. On peut sentir sa présence et ses
effets sont palpables. Il y a neuf cailloux. Neuf est impair : voyez comment
un alignement sur deux rangs laisse un caillou isolé. Mais ce n'est
pas tout ! Il est carré, ne voyez-vous pas qu'il est carré
? »
Brisant le silence des novices, Théodore
était intervenu pour amorcer un bref dialogue avec le pythagoricien
:
« Tous ces cailloux sont bien ronds, ils
ont été polis par l'eau du ruisseau. Qu'ils soient neuf ou
dix, ne seront-ils pas ronds de toute façon ?» avait-il proposé
respectueusement.
« Tu les regardes avec tes yeux. Ouvre donc
ton esprit ! Lui aussi peut voir le monde et te guider.»
lui avait répliqué le maître dans le langage sibyllin
propre aux maîtres de l'Académie.
« Et s'ils étaient dix, maître
?»
« Dix est triangulaire. Imagines-tu comment
le un peut rendre triangle ce qui était carré ?»
Plongé dans ses pensées, Théodore
s'était instinctivement levé et, après avoir ramassé
les cailloux éparpillés, il les avait lentement disposés
sur trois rangs de trois : « Je le vois. Neuf est bien carré.
» Galien, son voisin de gauche, s'était alors à son
tour emparé des cailloux pour les disposer autrement : un sur le
premier rang, deux sur le deuxième, trois sur le troisième
et trois autres sur le quatrième : « Le dixième en
fera un triangle » s'était contenté d'ajouter le novice
Galien.
Hippias s'était alors joint à la
discussion : « Mais un carré, quand on le coupe en deux, devient
double triangle. Neuf est impair, est-il possible de... » Lui aussi
emporté par ses pensées, il s'était approché
et, reformant le carré à neuf éléments, avait
permis au groupe de constater que ce carré se compose effectivement
du triangle à six éléments complété
par le triangle à trois cailloux.
La discussion qui avait suivi s'était vite
animée. Une suite de nombres carrés avaient été
identifiés : un, quatre, neuf, seize, vingt-cinq... Archytas avait
rapidement réalisé que l'écart entre les nombres carrés
consécutifs correspondait aux nombres impairs. Et, à chaque
fois, il était possible de constater qu'un carré pouvait
être divisé en deux nombres triangulaires consécutifs
: « Comment être certains qu'il en sera toujours ainsi ?»
avait finalement questionné Théodore, sans que la réponse
ne vienne.
Puis, les nombres triangulaires avaient à
leur tour été alignés : un, trois, six, dix, quinze...
Toujours intéressé aux écarts entre les nombres successifs,
Archytas avait souligné qu'on retrouvait dans ce cas la suite des
nombres à partir de deux. « Il ne manque que le un, le géniteur...
» avait-il ajouté, songeur.
Avant d'intervenir, le maître s'était
longtemps contenté de regarder ses talentueux élèves
qui semblaient avoir oublié sa présence : « Le carré
de quatre rangs est seize. Le carré de cinq est vingt-cinq. Il est
facile de continuer cette suite, puisqu'il n'y a qu'à multiplier
le nombre de rangs par lui-même : six fois six, trente-six, sept
fois sept, quarante-neuf... Et que dire du carré de cent ? Qu'il
est cent fois cent. Alors dix mille est un nombre carré. Mais les
triangles eux, sont bien plus difficiles à décrire. »
Théétète s'était étonné
de cet énoncé : « Ne suffit-il pas d'additionner un,
deux, trois et quatre pour obtenir le triangle dix, et de même pour
tous les autres qui suivent ? » Pour la première fois, un
mince sourire s'était dessiné sur les lèvres du maître.
Son regard compréhensif s'était posé sur Théétète
: « Pour les comptables de la Cité, additionner de longues
suites de nombres est un art suffisant et satisfaisant. Pour le mathématicien,
ce travail est indigne. Imagine qu'il te faille dénombrer un nombre
triangulaire dont la base compte dix cailloux, ou pire, imagine s'il y
en avait cent : un, plus deux, plus trois, plus... Indigne d'un mathématicien,
outrageux pour un Pythagoricien ! » La leçon s'était
achevée sur cette sentence mystérieuse et sans appel. L'heure
des travaux communautaires avait sonné et le petit groupe de novices
s'était aussitôt rendu besogner aux champs. Théodore
n'avait pu s'empêcher de faire une bonne provision de petits cailloux
et de les glisser dans un repli de sa tunique.
Et dans le silence de la nuit qui s'achève,
il saisit tout à coup ce que le maître avait voulu dire. Bondissant
comme un fauve, il s'empare de ses cailloux et sous la première
lueur du jour, il les dispose sur le sol de manière à former
un triangle de dix, puis un deuxième qui lui est identique, mais
en position inversée. Réunissant les deux formes, il obtient
un rectangle. Satisfait, il murmure alors : « Bien ! Voici donc vingt,
le rectangle formé de quatre rangs de cinq. »
Ce jour-là, quand le maître voulut
relancer la question laissée en suspens la veille, Théodore
répondit : « Donnez-moi le nombre de cailloux de la base d'un
triangle et je vous en donnerai le nombre total. Il suffit de multiplier
le nombre de la base par... »
Quand son explication fut complétée,
tous les novices comprirent la différence entre un comptable et
un mathématicien. Et le maître sut que Théodore deviendrait
un grand Pythagoricien, un véritable fou des nombres.
Questions :
1. Complétez l'énoncé final
de Théodore à propos du nombre triangulaire dont la base
est donnée. En termes modernes, cela revient à établir
la formule permettant de déterminer le nième nombre triangulaire
: Tn = n x ...
2. En écrivant la suite des nombres carrés,
on constate, comme Archytas, que cette suite fait apparaître une
nouvelle suite, celle des différences entre deux nombres carrés
successifs :
Les carrés : 1, 4, 9, 16, 25...
Les différences : 3, 5, 7, 9...
Pour que le nombre impair 1 apparaisse dans la
suite des différences, il aurait fallu que les Pythagoriciens modifient
la suite des carrés. Comment ? Et pourquoi ne l'ont-ils pas fait
?
Réponses aux questions de Mathadore 32
:
1. Pour représenter 45 jours de travail,
Hoboka utilise 4 boules et 5 petits boudins (soit 4 dizaines et 5 unités)
auxquels elle ajoute un tétraèdre, jeton qui symbolise une
journée de travail.
2. Le système de Hoboka permet de remplacer
45 tétraèdres par seulement 10 jetons, soit une économie
de 35 jetons !
Michel Lyons
La semaine prochaine : Les fractions: Pourquoi
tant de difficultés ?
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