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MATHADORE
Volume
1 Numéro 30 - 3 décembre 2000
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L'hebdomadaire gratuit portant
sur l'enseignement des mathématiques
Le tournois des aspirants.
Vallée du Rift,
Afrique,
14 000 ans av. J.-C.
Les hurlements emplissaient la savane, rendant la nuit encore plus terrifiante
qu'à l'accoutumée aux yeux de Kiko. Contrairement aux chasseurs
valeureux qui affrontaient sans faillir tous les dangers imaginables, Kiko
ressentait souvent la peur. Sa petite taille et sa santé fragile
l'avaient rendu inapte à la chasse et à la pêche et
il ne devait sa subsistance et sa survie qu'à la protection providentielle
de Ghork, le vénéré sorcier. C'est justement Ghork
qui présidait à la lugubre cérémonie d'enterrement
du chef de clan. Les cris des hommes et des femmes visaient à effrayer
les esprits malins, laissant à l'âme du chef admiré
le temps de rejoindre le camp des chasses éternelles.
La voix puissante de Ghork avait brusquement interrompu le tumulte :
- Quand la Lune-mère sera entière, le tournoi des aspirants
aura lieu. Que l'esprit de notre chef bien aimé leur vienne en aide
!
Dans les jours qui suivirent, Ghork informa Kiko des règles ancestrales
devant conduire à la nomination d'un nouveau chef. Deux aspirants
doivent d'abord être désignés, par les mères
du clan, autant en raison de leur force physique que pour leur courage.
Le tournoi permet alors d'identifier le plus intelligent des aspirants,
celui qui deviendra le nouveau chef. Pour ce faire, chaque prétendant
doit passer trois jours et trois nuits à pêcher. Chaque prise
plus longue que le pied est enregistrée et le meilleur des deux
hommes est consacré par la comparaison des comptes.
- C'est dans l'habileté à capturer le poisson que se manifeste
l'intelligence suprême. Il faut être rusé pour déjouer
ces créatures vives et méfiantes, conclut Ghork que Kiko
avait, jusque-là, religieusement écouté.
Kiko n'avait eu aucun mal à comprendre le mode d'enregistrement
des prises. Joignant le geste à l'explication, son protecteur lui
avait montré comment chaque prise devait donner lieu à une
profonde encoche sur l'os servant de registre à chaque prétendant.
Surtout, Ghork lui avait bien fait comprendre que l'étape la plus
ardue surviendrait au moment de convaincre le perdant que l'autre aspirant
avait capturé plus de poissons que lui... Ghork gardait un souvenir
pénible de sa première expérience où il avait
proposé à un aspirant déçu de bien suivre ses
deux index parcourant simultanément et au même rythme les
suites d'entailles pratiquées sur l'un et l'autre os. Il avait dû
répéter la démonstration à de nombreuses reprises
pour parvenir à convaincre le malheureux compétiteur.
Ghork éprouvait pour Kiko une réelle affection. Depuis
longtemps, il avait vu en lui celui qui lui succéderait. Sa vivacité
d'esprit et son insatiable curiosité compensaient largement sa vulnérabilité
physique. Aujourd'hui, après lui avoir enseigné les règles
de désignation d'un nouveau chef, il avait l'impression d'avoir
complété son enseignement. Avant de se lever et de quitter
Kiko, il lui avait coupé le souffle en lui adressant ses dernières
consignes :
- Pendant que j'accompagnerai un aspirant, tu feras de même avec
l'autre. Et c'est toi qui devras procéder à la désignation
du gagnant...
Incapable de dormir, Kiko revoyait inlassablement en esprit les gestes
qu'il allait bientôt devoir poser. Il imaginait déjà
la contestation ultime et son estomac se nouait rien qu'à l'idée
de cette cruciale conclusion. Quand les premières lueurs du jour
le tirèrent finalement de son sommeil tourmenté, une image
très nette lui vint à l'esprit. Excité, il avait bondi
comme un fauve. S'emparant du silex que lui avait remis le sorcier, il
se mit à entailler frénétiquement l'os de loup qui
aurait dû servir au moment du tournoi. Dans un état second,
il se rendit aussitôt exhiber son oeuvre à Ghork qui, encore
endormi, cherchait la raison de toute cette explosion d'exubérance.
Kiko arrivait difficilement à s'expliquer tellement son invention
le bouleversait. Et le sourire radieux de Ghork, avait consacré
son triomphe.
Au soir du dernier jour du tournoi, les aspirants s'étaient approchés
de Kiko. Le trio pouvait palper la tension ressentie par tous les membres
de la tribu qui les entouraient, dans l'attente de la consécration.
Solennellement, Kiko brandit les deux os au-dessus de la tête des
aspirants, faisant clairement comprendre à l'assistance que le moment
tant attendu était enfin arrivé. Abaissant lentement les
os et les immobilisant sous les regards respectifs des deux rivaux se tenant
debout, côte-à-côte, Kiko se contenta de proclamer :
- Les poissons de la rivière nourricière ont parlé.
Nous avons un chef !
D'un seul coup d'oeil, les deux valeureux pêcheurs avaient compris.
Malgré les nombreuses prises de chacun et la mince différence
entre les deux nombres de captures, aucun décompte ne pouvait plus
éloquemment décréter l'issue du tournoi que ce qui
leur sautait désormais littéralement aux yeux. Le vaincu
croisa aussitôt les bras sur sa poitrine et s'inclina devant celui
qui venait de triompher.
Alors que la fête traditionnelle battait joyeusement son plein,
Ghork rejoignit son élève talentueux et lui adressa le plus
admiratif des compliments :
- Ton corps est fragile, mais ton esprit est vigoureux. Même le
plus rusé des pêcheur ne surpasse pas ton intelligence.
Questions :
1. La pertinence de grouper est illustrée par l'histoire qui
précède. Comment expliquer le choix des regroupements adoptés
par Kiko ?
2. Dans l'histoire du calcul, d'autres bases de groupements ont été
adoptées. Lesquelles et pourquoi ?
Réponses aux questions de Mathadore n° 28
1. Selon ce qui est considéré comme un mot, le compte
peut varier. L'important pour la bergère est de toujours procéder
de la même manière. Le compte étant oral, il est logique
de penser que la bergère, utilisant un texte français comme
celui que nous proposions, aurait dénombré 56 moutons (on
ne compte pas les élisions et donc, par exemple, « l'univers
» compte pour un seul mot).
2. L'origine du nombre 13, considéré comme maléfique,
est contestée. Nous y reviendrons dans un prochain Mathadore. En
attendant, n'hésitez pas à nous soumettre vos hypothèses
où vos références à ce sujet. Pour aiguiser
votre curiosité, ajoutons que les Italiens ne voient rien de problématique
au nombre 13. Mais le 17, alors là, pas touche...
Michel Lyons
La semaine prochaine : Analyse ou synthèse ?
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