Il y a une
douzaine d'années, mon fils, alors âgé
de treize ans, me demande de réviser son devoir de
mathématiques. On y trouvait une série de
problèmes ayant pour but d'appliquer diverses
opérations sur les entiers relatifs. Un
problème, qui ressemblait à ce qui suit, m'a
donné beaucoup à réfléchir.
« Voici les
températures observées à midi
aujourd'hui dans trois villes : 6° C à la ville
A , 1° C à la ville B et 8° C à la
ville C. Sachant que demain il fera deux fois plus chaud
à la même heure dans chacune de ces villes,
trouve la température de demain midi pour ces trois
villes. »
Honnêtement, j'ignore comment
il est possible de trouver la température qu'il fera
dans chacune de ces villes demain midi. Bon, je sais bien
que l'auteur de ce problème souhaite nous voir
effectuer les calculs suivants :
A : 6 °C x 2 = 12 °C
B : 1 °C x 2 = 2 °C
C : 8 °C x 2 = 16
°C
Mais, mon problème n'est pas
là ! En fait, j'essaie de comprendre ce que signifie
l'expression « deux fois plus chaud ». Ainsi, si
la température d'aujourd'hui est de x °C,
faut-il multiplier cette mesure par deux pour obtenir une
température deux fois plus chaude ?
Prenons 6 °C. Faut-il
multiplier par deux, ce qui donne 12 °C, afin d'obtenir
ce qui est cherché ? Et que faut-il faire si le
thermomètre indique - 6 °C ? En multipliant par
deux, j'obtiens - 12 °C, ce qui n'est vraiment pas plus
chaud ! Faut-il cette fois diviser par deux et conclure que
- 3 °C est deux fois plus chaud que - 6 °C ?
C'est tout de même bizarre
que parfois il faille multiplier par deux alors que d'autres
fois, il faut diviser par deux ! Et que devons-nous faire
s'il fait 0 °C ? Multiplier par deux ou diviser par
deux ? L'un ou l'autre, de toute façon on obtient
chaque fois 0 °C. Mais est-ce vraiment plus chaud ?
On me propose souvent, pour ce
dernier cas, d'ajouter deux degrés. Mais, est-ce que
2 °C est deux fois plus chaud que 0 °C ou deux
fois plus chaud que 1 °C ? Et si mon thermomètre
est gradué en degrés Fahrenheit, au lieu de
degrés Celsius, donc s'il indique 32 °F au lieu
de 0 °C ? Deux fois plus chaud, est-ce 64 °F ?
Ça c'est vraiment plus chaud et j'aimerais bien
mettre la main sur celui qui a décidé de
remplacer les degrés Fahrenheit par les degrés
Celsius !
Dans Mathadore numéro 15,
nous avons parlé des maths thématiques
où on a trop tendance à enrober les
problèmes mathématiques véritables dans
des histoires qui exigent parfois une culture que tous les
élèves n'ont pas. On se retrouve alors avec
des difficultés d'apprentissage parce que
l'élève ne voit pas le problème, parce
qu'il ne peut recréer la situation que le
thème développe ou parce que cette situation
qu'il crée, provenant de ce qu'il a vécu,
diffère de ce dont on a besoin. Les
difficultés d'apprentissage dénotent ici une
culture insuffisante ou encore, une culture simplement
différente. Il n'y a pas que les adultes qui
interprètent différemment un court
récit !
Le désir de vouloir associer
les mathématiques à la réalité
est excellent, mais si d'une part, comme nous l'avons vu,
certains thèmes sont inadéquats parce que leur
présentation est trop longue et que les
préalables culturels ne sont pas toujours suffisants
chez certains élèves, d'autre part, certains
thèmes sont carrément farfelus.
L'expression « deux fois plus
chaud » telle qu'utilisée dans le
problème précédent n'a vraiment aucun
sens. Si nous voulons savoir si un élève peut
multiplier des nombres, cessons de lui conter des histoires,
surtout celles qui sont farfelues, et demandons lui de
trouver le produit de ces nombres.
Il y a quelques années, une
vague s'est abattue sur l'enseignement des
mathématiques : la résolution de
problèmes. En fait, cette façon de voir
l'enseignement avait peu à voir avec la
véritable résolution de problèmes: il
s'agissait d'enrober un calcul aussi simple de 2 + 2 dans
une histoire. Ainsi, lorsqu'on désirait savoir si
l'élève savait que 2 + 2 = 4, on devait lui
donner un problème dont la solution était 2 +
2 = 4. On ne pouvait plus lui demander simplement de
compléter 2 + 2 = ____.
Réduire la résolution
de problèmes à un tel enrobage, c'est se
raconter des histoires, rien de plus. Remarquez que ces
histoires sont parfois bien drôles, mais elles me
semblent être plus martiennes que
mathématiques. Voici quelques échantillons de
ces problèmes à enrobage martien que j'ai pu
rencontrer au fil des ans :
a.. « Au Chili, madame
Espinoza et son mari ont eu 46 enfants au cours de leur
union. Cette situation se traduit par l'équation f +
g = 46. La relation entre le nombre f de filles et le nombre
g de garçons se traduit par l'équation
suivante : f - g = 6... (MEQ, examen de fin d'études
secondaires. 1991, Math 414)
b..
a.. « 3 chats se partagent
3,75 souris. Quelle sera la part de chacun des chats ?
» (Service de l'enseignement d'une commission scolaire
de la région de Montréal)
a.. « Marie a 2,48 chevaux.
Jean en a 1,53. Qui en a le plus ? Et de combien ? »
(Service de l'enseignement d'une commission scolaire de la
région de Montréal)
a.. « Quel est l'âge de
Bruno s'il a (b + 4) ans de moins que Lise qui a (2b - 2)
ans ? » (Secondaire 3 - tests
d'étape)
a.. « Josée va souvent
faire du jogging avec son père et sa mère.
Pendant la course, ses parents lui demandent des
problèmes de calcul mental. Elle leur donne la
réponse en faisant un certain nombre de pas de course
sur place. J'ai retenu 6 problèmes...
»
Je tiens d'abord à rendre
hommage à madame Espinoza et à ses nombreux
efforts afin d'assurer la survie de sa
lignée.
Je désire aussi aviser
l'organisation Greenpeace qu'il faudrait qu'elle oriente ses
efforts vers les souris et les chevaux et plus
particulièrement les morceaux de souris et de chevaux
qui semblent se balader dans les horizons
mathématiques d'auteurs à l'imagination
débordante.
Je désire aussi conseiller
aux personnes qui ne veulent pas dévoiler leur
âge de le faire en termes algébriques tels (2b
- 2) ans.
Enfin, si vous êtes parents
et que vous réussissez à convaincre votre
enfant de faire du jogging, de grâce, oubliez le
calcul mental durant la course.
Robert Lyons