L'erreur la
plus fréquente, que l'on retrouve en calcul sur les
entiers, apparaît dans une soustraction telle 35 - 19.
Plusieurs manuels montrent qu'il faut enseigner aux
élèves que 5 - 9 est impossible. D'ailleurs,
les élèves doivent mémoriser les tables
où x - y est toujours positif. Ils apprennent donc
que 7 - 4 = 3, mais pas que 4 - 7 = -3. Et pourtant,
même à l'âge de cinq ans, l'enfant
distingue une situation où il lui reste un
élément d'une autre où il lui en manque
un. Exprimer ce surplus par +1, ou simplement par 1, et ce
manque par -1 est facile à comprendre.
Tellement facile en fait que, sans
que les nombres négatifs n'aient été
étudiés, les élèves les
utilisent parfois pour nous surprendre. Permettez que je
vous raconte deux anecdotes.
La première se situe
à Iberville, près de Montréal, à
la fin des années soixante-dix. On m'avait
demandé d'évaluer une fillette de sept ans qui
éprouvait des difficultés en soustraction.
Durant la séance d'évaluation, je lui demande
d'effectuer 15 - 7 en écrivant les nombres en ligne
comme précédemment. Voici ce qu'elle fit et
ses explications.
- 15 - 7 = 10, car dans 15 il y a
une dizaine et il n'y en a pas dans 7 alors une dizaine
moins zéro dizaine égale dix.
- 15 - 7 = 10 - 2, car il y a 5
unités dans 15 et 7 dans 7 donc 5 - 7 =
-2.
Elle conclut que 15 - 7 = 10 -
2.
Je lui demande ce que donne 10 - 2
et elle répond 8 en ajoutant que 15 - 7 =
8.
Une dizaine d'années plus
tard, lors d'un atelier donné à Moncton, N.B.,
et après avoir raconté l'anecdote qui
précède, un enseignant de la
Nouvelle-Écosse, qui assistait à l'atelier,
vint me voir. Il enseignait à des
élèves de sept ans et avait constaté
qu'une de ses élèves soustrayait en utilisant
les négatifs. Voici sa technique.
Soit la soustraction 543 - 168
posé verticalement, le nombre 168 étant
placé sous 543. Elle procède de gauche
à droite comme suit :
- D'abord 5 - 1 = 4 et elle
inscrit 4 sous le 1 de 168.
- Ensuite 6 - 4 = 2 et elle
inscrit 2 au-dessus du 4 de 543.
- Ensuite 8 - 3 = 5 et le 5 est
écrit au-dessus du 3 de 543.
- Puis elle calcule mentalement
qu'il lui faut enlever 2 dizaines de 4 centaines et note
38 sur une nouvelle ligne, le 3 sous le 4
déjà calculé pour les centaines et
le 8 sous le 6 de 168.
- Enfin, elle calcule qu'il faut
enlever 5 unités à 380 et obtient
375.
Génial !
Le nouveau programme du
Québec demande de consacrer un cycle complet, donc
deux années de scolarité, aux techniques
personnelles développées par les
élèves avant d'aborder, au cycle suivant, les
techniques conventionnelles. C'est une excellente
décision ! Il ne faudrait pas en conclure cependant
que les techniques personnelles sont de moindre valeur que
les techniques conventionnelles. En fait, les techniques
conventionnelles en addition et en soustraction
procèdent habituellement de droite à gauche.
Pourtant, les techniques naturelles procèdent surtout
de gauche à droite et sont, règle
générale, supérieures aux techniques
conventionnelles.
Il y a un avantage didactique
énorme à permettre aux élèves
d'inventer des techniques de calcul plutôt qu'à
les leur enseigner. L'élève qui invente une
technique démontre sa compréhension alors que
celui qui en apprend une, qui lui est transmise,
démontre souvent seulement qu'il a une bonne
mémoire.
De plus, une technique, même
si elle n'est inventée que par un seul
élève, correspond mieux au degré de
développement de cet élève et des
autres élèves du même âge que les
techniques conventionnelles mises au point par des
mathématiciens adultes. L'élève
comprendra donc habituellement plus facilement une technique
développée par un autre élève de
son âge qu'une technique conventionnelle. Enfin,
l'invention de techniques naturelles par les
élèves est chose commune.
Je termine en mentionnant que les
symboles " + " et " - " apparaissent pour la première
fois sous la plume de Robert Recorde en 1489 pour
désigner un surplus et un manque. Ce n'est que 25 ans
plus tard, soit en 1514, qu'ils seront utilisés pour
la première fois pour exprimer respectivement une
addition et une soustraction.
L'ordre historique de
développement des mathématiques constitue un
élément précieux au moment de
décider de l'ordre des apprentissages.
Robert Lyons