Il y a quelques années,
disons trois ans, mais j'oublie peut-être un
zéro, puisque zéro c'est rien, j'enseignais en
sixième année. Un jour, après avoir
demandé à mes élèves de calculer
le quotient de 350 par 20, un élève me donne
comme réponse 17 reste 1. Je lui signale qu'il y a
une erreur. Il se reprend, revient avec la même
réponse, avoue qu'il ne comprend pas comment le reste
peut être différent de ce qu'il a
trouvé.
Plutôt que de lui demander de me montrer comment il
a procédé, tel que j'aurais dû le faire,
je lui explique ma technique et lui montre que la
réponse est 17 reste 10.
Il me dit qu'il ne divise pas comme moi - je m'en doutais
! - et me montre sa méthode. Voici le dialogue qui
prit place alors :
- Élève : D'abord, j'enlève les
zéros à 350 et à 20. Est-ce que j'ai le
droit ?
- R.L. : Oui, ça c'est correct !
- Élève : Bon, maintenant, il me reste
à diviser 35 par 2 au lieu de 350 par 20.
- R.L. : D'accord.
- Élève : 35 divisé par 2, j'obtiens
17 reste 1.
- R.L. : !!!
Nous avons tous appris que 10/4 = 5/2 d'une part et,
d'autre part, que 10 divisé par 4 égale 2
reste 2 alors que 5 divisé par 2 égale 2 reste
1. Puisque 10 divisé par 4 égale 5
divisé par 2 il nous faut conclure que 2 reste 2
égale 2 reste 1. Et si nous pensons que 10
divisé par 4 égale 100 divisé par 40
alors 10 divisé par 4 peut être aussi
égal à 2 reste 20... C'est la multiplication
des pains !
En fait, les règles qui régissent
l'écriture des phrases mathématiques sont ici
bafouées. Ces règles ne sont pas arbitraires,
elles s'inscrivent dans un ensemble cohérent.
Lorsqu'elles ne sont pas respectées, des
contradictions et des problèmes en
résultent.
Dans une phrase mathématique, nous pouvons
utiliser des symboles qui représentent des
quantités ( 5, 3 dizaines, 4 mètres, 6x, ...
), des opérations ( +, -, x, ... ) des relations ( =,
<, ... ), des symboles qui montrent qu'il existe une
priorité d'opération, mais pas de pommes, pas
de reste, pas de pictogrammes.
Si 3 mètres + 2 mètres = 5 mètres
est acceptable, 3 pommes + 2 pommes = 5 pommes ne l'est pas.
Les pommes ne sont pas des unités
mathématiques alors que les mètres le sont.
Quelle différence ? Demandez-vous s'il est possible
de faire plus de compotes avec deux pommes qu'avec trois
pommes. C'est impossible de le savoir car les pommes ne sont
pas toutes de même grosseur. Une unité
mathématique est constante, les mètres ne sont
pas élastiques.
Dans un volume qui traite de rééducation,
l'auteure présente l'addition en remettant aux
élèves d'abord deux objets, puis trois autres.
Le problème naît lorsqu'elle tente d'illustrer
cela par une phrase mathématique. Elle dessine les
objets pour obtenir quelque chose comme :
* * * + @@ = ***@@
Disons 3 billes + 2 crayons = 3 billes et 2 crayons. Plus
loin, dans le même volume, l'auteure mentionne son
étonnement lorsqu'elle constate que certains de ses
élèves, après tous les exercices
concrets et imagés qu'ils ont réalisés,
écrivent 3 + 2 = 32. En fait, ce qu'il y a de
vraiment surprenant, c'est que certains écrivent,
malgré tout, 3 + 2 = 5...
Il est essentiel de manipuler et ce, quel que soit
l'âge de l'élève. Il est
intéressant de traduire ensuite cette manipulation
dans un mode imagé. Enfin, il faut traduire le tout
dans le mode symbolique. Si le mode imagé ne
constitue qu'un portrait ou même un film des
manipulations concrètes, le mode symbolique, lui, est
fort différent. Les symboles proviennent de
conventions. Certains sont faciles à associer
à ce qu'ils représentent, alors que d'autres
en sont plus éloignés. Ainsi, les chiffres
romains ( I, II, III ) rappellent plus facilement les
quantités sous-entendues que les symboles 1, 2 et
3.
Le mode symbolique, bien qu'évoquant le mode
concret ou le mode imagé, a donc ses propres
règles. D'ailleurs, la difficulté la plus
fréquente en mathématiques consiste à
associer le concret au symbolique, à savoir ce que
toutes ces formules représentent. Et le reste ? En
fait, 10 ÷ 4 = 2 1/2 ( ou 2,5 ) respecte toutes les
règles des phrases mathématiques. Mais, si
nous voulons mettre l'accent sur le fait que 10 n'est pas un
multiple de 4, qu'il reste 2, comment faire ?
Il existe un théorème, dit
théorème du reste, qui règle le
problème. Prenons 11 divisé par 4 comme
exemple afin d'éviter toute confusion. Au lieu
d'écrire 11 divisé par 4 égale 2 reste
3 qui est incorrect, on peut écrire 11 = 4 x 2 + 3 ou
des énoncés équivalents tel 11 - 3 = 4
x 2. Ces énoncés montrent que 11 n'est pas un
multiple de 4 alors que 11 - 3 en est un.
Robert Lyons