Il y a plusieurs années,
après une animation pendant laquelle des enseignantes
du préscolaire m'avaient signalé la
difficulté qu'elles avaient à enseigner la
classification à leurs élèves, j'ai eu
la chance de vivre une expérience fort
instructive.
Ma fille était alors âgée d'environ
douze mois et, en guise de dessert, nous lui avions servi
une salade de fruits. Il s'agissait d'une de ces salades en
boîte qu'elle aimait bien. Cette fois, cependant, nous
avions ajouté des fraises et c'était la
première fois qu'elle goûtait à ce
fruit.
La première fraise qu'elle met dans sa bouche lui
fait faire une belle grimace. Elle la retire et l'observe
attentivement quelques secondes. Par la suite, elle verse
son bol sur sa tablette et se met à manger tous les
fruits, sauf les rouges. Elle écarte ainsi les
cerises qu'elle aime et les fraises, à l'origine de
son problème. Enfin, ayant mangé tous les
fruits, sauf les rouges, elle regarde ce qu'elle a mis de
côté et se met à manger les cerises sans
toucher les fraises.
Comment est-il possible qu'une enfant de douze mois
réussisse seule à classifier, alors que
l'enseignement de la classification au préscolaire
s'avère souvent si difficile ?
En visitant diverses classes de préscolaire, j'ai
remarqué de nombreuses étagères
où sont rangés des volumes, du matériel
d'art, des blocs de construction... Ce matériel est
généralement disposé de façon
très acceptable. Curieusement, les
élèves rangent eux-mêmes le
matériel, ces mêmes élèves
à qui il est difficile d'enseigner la
classification...
Il y a un problème que j'ai souvent eu l'occasion
de poser à des classes d'élèves de six
ans. Dans un premier temps, les élèves se
familiarisent avec les blocs logiques, ces jetons de
couleurs, de formes, de grandeurs et d'épaisseurs
diverses. Après m'être assuré qu'ils
identifient bien les propriétés de ces blocs,
je leur demande de fermer les yeux et de saisir un bloc
carré, puis un mince, ensuite un petit bloc et,
enfin, un bleu. Pour ce dernier cas, plusieurs
élèves ne retirent évidemment pas une
pièce bleue. Je leur demande alors d'ouvrir les yeux,
manifeste une certaine déception et leur rappelle
qu'ils doivent prendre une pièce ayant la
propriété demandée. J'ajoute qu'ils
doivent me montrer un cercle, si je leur demande un cercle,
et un mince, si je demande un bloc mince. J'évite de
mentionner une couleur.
J'invite alors les élèves, qui ont les yeux
ouverts, à faire ce qu'il faut pour qu'ils puissent
me montrer ce que je demande, sans erreur, et en gardant les
yeux fermés. Le problème est clair et il est
habituellement inutile d'en rajouter. Il faut voir les
élèves faire une pile de blocs bleus, une
autre avec les rouges et une troisième avec les
jaunes! J'ai souvent essayé alors de leur proposer de
classer par forme, sous prétexte qu'ils ne sauront
où prendre un triangle car ils en placent dans chaque
pile. Inutile !
Leur classification terminée, ils
mémorisent où sont les piles de chaque
couleur, puis ferment les yeux et annoncent qu'ils sont
prêts. Parfois un élève me dit: «
Veux-tu encore un triangle ? » Je lui dis que oui. Et
l'élève d'ajouter : « De quelle couleur
le veux-tu ? »
Il me semble que nous tentons souvent d'enseigner aux
élèves des choses qu'ils savent
déjà. Il me semble qu'ils ne réalisent
pas toujours que ce qu'ils peuvent faire est exactement ce
que nous tentons de leur expliquer. Et pourtant, lorsqu'ils
sont confrontés à un vrai problème et
lorsqu'il n'y a personne de disponible pour leur expliquer
ce qu'il faut faire, ils s'en sortent habituellement
très bien.
Je me souviens d'une excellente enseignante qui
consacrait beaucoup de temps à préparer sa
classe chaque jour. À une occasion cependant, elle ne
put le faire et, comme elle travaillait avec un nouveau
matériel, cela la préoccupait fort. Ce
jour-là, elle prend une chance et propose aux
élèves le problème de son guide
d'enseignement en se disant qu'elle allait observer le
travail de ses élèves sans tenter de les
diriger.
Quelques jours plus tard, elle me raconte que, pour la
première fois de l'année, ses
élèves lui avaient donné des solutions
qu'elle ignorait. Elle avait été
émerveillée par leurs découvertes. Elle
en concluait que ses élèves n'étaient
certes pas devenus si brillants du jour au lendemain, qu'ils
étaient capables d'autant de génie depuis le
début de l'année scolaire, mais que ce
génie ne pouvait probablement pas se manifester tant
qu'elle leur imposait ses modèles de solutions et
d'action. Pour sa part, ses façons de résoudre
les problèmes posés à ses
élèves, l'avaient empêché de bien
les connaître et probablement de les assister vraiment
dans leurs apprentissages.
Est-ce possible que l'art et la science de l'enseignant
consiste à poser d'abord de bons problèmes aux
élèves et, par la suite, de se contenter de
les observer ou du moins de se faire le plus discret
possible, afin d'éviter d'imposer ses propres
modèles ? Peut-on croire que les élèves
sont capables d'apprendre par eux-mêmes et qu'en
apprenant par eux-mêmes, ils finissent par se faire
confiance plutôt qu'à dépendre trop de
leurs enseignants ?
Les enfants apprennent beaucoup de choses par
eux-mêmes. N'aurions-nous pas avantage à
observer comment ils s'y prennent ? Lorsqu'entre camarades
ils apprennent à parler une langue seconde par
exemple, quelles règles pédagogiques reconnues
utilisent-ils ? Si on tentait de réviser
l'enseignement, ou même de le réinventer, en
observant les enfants plutôt qu'en ingurgitant les
derniers écrits pédagogiques à la
mode...
Robert Lyons