Essayez
quelques instants de vous rappeler la première heure
durant laquelle vous avez commencé à apprendre
à conduire une automobile. Une heure stressante,
fatigante, pour la majorité d'entre nous. Aviez-vous
l'impression que votre cerveau était surchargé
de questions, que son attention était très
grande ? Pendant cette première heure, mise à
part la conduite de l'automobile, à quoi avez-vous
pensé ? À votre travail ? À vos projets
pour la soirée ou pour les prochaines vacances ?
À vos finances ? C'est peu probable ! Tout votre
cerveau était occupé à l'apprentissage
de la conduite automobile.
Et maintenant ? Vous arrive-t-il de
penser à autre chose au moment de conduire votre
automobile ? À votre prochaine journée de
travail ou à un projet quelconque par exemple ? Vous
êtes probablement un meilleur conducteur maintenant et
pourtant, cette performance supérieure semble
nécessiter beaucoup moins de travail de votre
cerveau. Pourquoi ? Avez-vous appris du simple au complexe
ou, au contraire, avez-vous réussi à
simplifier le complexe ?
Il est clair que notre cerveau
travaille de moins en moins fort avec le
développement d'un apprentissage et il est aussi
clair que nous devenons en même temps de plus en plus
efficace. Bref, notre cerveau utilise moins d'énergie
et devient en même temps plus performant.
Que faut-il en conclure ? Les
diverses techniques de radiographie du cerveau en action
nous montrent que, lors d'un apprentissage, le cerveau
réduit de plus en plus son activité. Apprendre
ne consiste pas à développer d'abord des
habiletés simples, qui sollicitent peu
l'activité du cerveau, et les combiner ensuite
progressivement afin d'utiliser davantage notre cerveau. Au
contraire, apprendre consiste à réduire
l'activité du cerveau qui, lors de ses premiers
essais, active le plus de neurones possibles, afin de
développer un concept.
Vous avez sans doute vécu
une expérience semblable à la suivante. Vous
devez vous rendre à un endroit précis dans une
grande ville qui ne vous est pas familière. Vous
ouvrez donc une carte de cette ville qui vous
présente une grande quantité de
renseignements. Dans un premier temps. vous allez
repérer l'endroit où vous voulez vous rendre
et celui où vous pénétrez dans cette
ville. Parmi tous les points de la ville, vous devrez
d'abord repérer ces endroits en détournant
votre attention des autres points de la carte.
Ensuite, il vous faudra
considérer les divers chemins possibles. Vous
tiendrez compte de différents facteurs que la carte
ne présente pas toujours: réparation de
routes, heures d'achalandage, voies rapides,... Ce travail
vous conduira à construire un trajet simple : route x
jusqu'à l'avenue y, à gauche sur cette avenue
jusqu'à... Tout le reste de la carte n'aura plus
alors aucune importance si tout va bien...
Voila exactement comment travaille
notre cerveau. D'abord, face à un problème
véritable, un problème nouveau, il sollicite
le plus de neurones possibles. Puis, progressivement, il
cesse de solliciter les neurones inutiles en écartant
les questions et les hypothèses inappropriées.
En fait, le cerveau cherche toujours à
économiser son énergie en la concentrant
là où elle est vraiment utile.
Conséquemment, vouloir faire
apprendre du simple au complexe ou encore à partir
d'objectifs de plus en plus morcelés et
micro-gradués, rencontre un obstacle de taille : le
fonctionnement naturel et incontournable du cerveau de nos
élèves.
Les radiographies du cerveau en
apprentissage montrent clairement que nous apprenons en
réduisant ou en spécialisant l'énergie
utilisée par notre cerveau. Lorsqu'on compare les
radiographies d'une personne atteinte de déficience
mentale à celles d'une personne normale, on constate
que l'activité du cerveau de la première
personne est beaucoup plus grande que celle de la seconde.
Une personne normale réussit plus facilement à
n'activer que les régions utiles de son cerveau pour
un travail donné.
Tout ceci démontre au moins
une chose, ce ne sont pas les exercices
répétitifs ou encore les explications que nous
donnons à nos élèves qui sont à
l'origine des apprentissages les plus solides. Ces
activités ne sollicitent pas suffisamment
l'activité du cerveau. Il faut au contraire plonger
les élèves dans des situations complexes et
observer comment ils réussissent à trouver les
moyens simples afin de survivre.
En passant, avez-vous
déjà essayé d'enseigner à un
bébé à parler au moyen d'une
séquence d'objectifs micro-graduée ? Vous
savez, en ne prononçant que des « a, a, a,
» le premier mois pour ne pas le mêler ? Comment
est-il possible que tout enfant normal apprenne à s'y
retrouver dans tout ce brouhaha fort complexe que
constituent les paroles de tous ceux qui l'entourent
dès sa naissance ? J'entends parfois des enseignants
dire que tel élève est tellement en
difficulté qu'il faut lui enseigner comme si
c'était un bébé. Ils ont raison, c'est
exactement ainsi qu'il faut agir, à la condition
d'avoir d'abord constaté comment les
bébés apprennent à parler, dans le
brouhaha et non en se contentant de répéter
« a, a, a...»
Robert Lyons