Nouveau programme au
Québec
Le
Québec se prépare à transformer
radicalement son système éducatif. Les
curriculum, l'évaluation et les stratégies
d'enseignement sont appelés à être
modifiés de façon importante. Entres autres,
le programme de mathématiques est partiellement connu
et il renferme d'heureuses améliorations. Voyons-en
quelques éléments marquants.
D'abord, les contenus sont augmentés, parfois on
ajoute de nouveaux sujets, comme les statistiques et les
probabilités, dès la première
année d'étude et parfois, les séquences
d'apprentissage sont raccourcies. Ainsi, la multiplication
et la division sont abordées en première
année au lieu d'en troisième année et
quatrième année, respectivement. Dans ce
domaine, le Québec imite les francophones du
Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse et
approuve une pratique observée depuis 15 ans dans
près de 20 % des écoles de son propre
territoire.
Bref, en ce qui concerne les objectifs d'apprentissage, le
nouveau programme renverse la tendance observée
depuis au moins un demi-siècle : il vise plus haut
que le programme qui l'a précédé.
Aurait-on enfin compris que le morcellement de la
matière et l'étirement des séquences
d'apprentissage causent plus de difficultés que
l'augmentation des contenus ?
Par ailleurs, le nouveau programme introduit l'histoire des
mathématiques et y voit un élément
culturel important. Ceci est juste, mais l'histoire des
mathématiques peut contribuer bien davantage.
D'abord, elle permet de valider les séquences
d'apprentissage. Ainsi, on constate que la numération
positionnelle moderne est âgée d'un peu plus
d'un millénaire alors que la multiplication est
connue depuis au moins trois mille ans. Il est, en
conséquence, difficile de penser que la
numération positionnelle doive être
abordée avant la multiplication. En effet, la valeur
de position est un artifice conçu pour remplacer une
multiplication explicite par une multiplication implicite:
34 = 3 dizaines + 4 unités = 3 x 10 + 4 x 1 . Et
comment distinguer le sens de vingt-quatre ( 20 + 4 ) de
celui de quatre-vingts ( 4 x 20 ) sans avoir
déjà une certaine connaissance de l'addition
et de la multiplication ?
L'histoire peut aussi être fort utile au moment de
choisir les situations d'apprentissages. En effet, elle nous
permet de connaître dans quel contexte telle facette
des mathématiques a été
découverte ou mise au point. L'histoire montre que
les mathématiques élémentaires
proviennent de problèmes quotidiens que des bergers,
des gardiens d'entrepôts, des artisans et des
commerçants devaient résoudre pour leur
survie. Or, nos élèves, même très
jeunes, placés dans des circonstances similaires,
sont en mesure de réinventer ces
mathématiques.
Inventer ou réinventer les mathématiques,
voilà un autre élément heureux du
nouveau curriculum du Québec. Ainsi, en ce qui
concerne les techniques de calcul, les élèves
doivent d'abord élaborer des « procédures
personnelles » avant de se familiariser une ou
même deux années plus tard aux «
procédures conventionnelles ».
Voilà un changement important et souhaitable. Les
élèves inventent sans difficulté
d'excellentes techniques de calcul qui sont souvent
ignorées des adultes. Voici un exemple. Dans une
classe d'élèves de douze ans, nous avons
proposé aux élèves les divisions
suivantes :
a) ( 16/35 ) divisé par ( 4/5 )
b) ( 2/3 ) divisé par ( 3/5 )
Prenez quelques instants afin de préciser comment
vous auriez effectué ces divisions.
Voici ce que les élèves ont
proposé:
Dans le premier cas, ils ont trouvé la réponse
en divisant 16 par 4 puis, 35 par 5.
Dans le second cas, certains ont utilisé un
dénominateur commun avant de diviser 10 par 9 et 15
par 15. Ils ont ainsi trouvé 10/9 à diviser
par 15/15 ou par 1, d'où la réponse correcte
10/9.
D'autres ont préféré modifier 2/3 afin
de pouvoir diviser directement les numérateurs entre
eux ainsi que les dénominateurs. Ainsi, 2/3 est
devenu 30/45 et ensuite, ils ont effectué 30
divisé par 3 et 45 divisé par 5, d'où
10/9, la réponse correcte.
Oh! J'oubliais. Personne n'a proposé une
multiplication de la première fraction par l'inverse
de la seconde.
Chaque fois que nous avons placé des
élèves dans une situation semblable, ils ont
réussi à inventer des procédures
valables et généralement différentes
des procédures conventionnelles. Ceci se produit
même si les élèves n'ont que six ou sept
ans et, les procédures découvertes sont
parfois supérieures aux procédures
conventionnelles.
Bref, permettre aux élèves d'élaborer
leurs propres techniques de calcul conduit à de
nouvelles techniques fort valables et souvent plus faciles
à comprendre. Mais il y a plus. Comment ne pas
admirer ces créations des élèves ? Par
ailleurs, en réagissant ainsi, les
élèves ne peuvent que développer leurs
aptitudes en résolution de problèmes et leur
confiance en eux-mêmes.
En conclusion, il faut applaudir les auteurs du nouveau
programme du Québec et il ne faut pas
s'inquiéter face aux nouvelles orientations. En
effet, celles-ci ont déjà été
validées, à grande échelle,
enthousiasmant les élèves, leurs parents et
les enseignants. Il faut aussi louer l'intention de
réviser et d'ajuster ce programme au fil des ans
plutôt que de le conserver tel quel durant une ou deux
décennies. Le nombre de versions préliminaires
du programme montre bien que cette intention est
déjà une ligne de conduite.
Il ne faudra pas croire, cependant, que le programme sera
actualisé rapidement et adéquatement en
classe. En effet, le changement est important et suppose un
perfectionnement des enseignants qui ne devra pas être
seulement général et axé sur les
principes de la réforme. Il faudra surtout outiller
les enseignants avec des activités d'apprentissage
appropriées. Or, en ce sens, il y a fort à
parier que les éditeurs de manuels scolaires ne
réussiront pas à remplir leur mandat. En
effet, la mise au point d'activités respectant la
philosophie du nouveau programme nécessite quelques
années d'expérimentation. Ce temps, les
auteurs n'en disposent pas. Il faut bien avouer cependant
que rares sont les auteurs qui expérimentent vraiment
les activités qu'ils écrivent. S'il s'agit
simplement d'imiter ce qui existe et ce qu'on a
déjà pratiqué, c'est réalisable.
Mais, comment peut-on y parvenir lorsque le changement
d'orientation est aussi marquant ? Comment peut-on
prévoir les idées et les réactions des
élèves au cours d'une activité dans
laquelle ils doivent manifester leurs façons de
penser, lesquelles sont habituellement différentes de
celles des adultes ?
De tels changements se font progressivement, à
petites doses. Telle est la stratégie de
Mathadore.
Robert Lyons